Critiques littéraires Portraits

Chantal Thomas, méditerranéenne

Chantal Thomas, méditerranéenne

Femmes sur fond azur de Chantal Thomas, Seuil, 2026, 180 p.

En ces temps obscurs, on a plus que jamais besoin de douceur et de lumière. C’est pourquoi ce Femmes sur fond azur, de Chantal Thomas, avec en couverture une magnifique Femme bleue de Matisse, est un double plaisir de lecture : le bonheur du texte et une résistance à la violence du monde.

Avant même d’entrer dans le récit, on est prévenu par deux citations en épigraphe. Colette : « Il n’est de départ que vers le soleil. » Katherine Mansfield : « Je voudrais mettre une grande pancarte sur l’Angleterre : Fermée pendant les mois d’hiver. Si on embarquait tout le monde vers des ciels bleus et des fleurs éclatantes, peut-être l’humanité changerait-elle. » Délicieux optimisme, malheureusement contredit par ce qui a lieu dans des pays ensoleillés.

Qui sont ces six femmes ? On l’aura compris, Colette (1873-1954) et Katherine Mansfield (1888-1923). Mais aussi la cantatrice Sophie Cruvelli, vicomtesse Vigier (1826-1907), la reine Victoria (1819-1901), Marie Bashkirtseff (1858-1884), peintre, sculptrice et célèbre pour le journal intime qu’elle a tenu pendant sa courte vie – vingt-cinq ans. Toutes, à un moment, ont choisi le Sud. Et aussi la sixième, qui, elle, n’est pas célèbre, mais qui est la mère de Chantal Thomas, Jackie, née en 1919 à Versailles. Son parcours est peut-être le plus symbolique de ce désir de Méditerranée, et celui qui a donné envie à Chantal Thomas d’écrire ces histoires – qui, au départ, étaient, pour cinq d’entre elles, une série d’été publiée dans Le Monde. Jackie était une « impulsive » qui disait : « Rien ne m’énerve comme la patience ! » « Une femme qui, même chaussée, donnait toujours l’impression de marcher pieds nus. » Elle habitait Arcachon, au bord de l’Atlantique, avec son mari et leur fille Chantal. Mais un jour, elle quitte l’Atlantique pour la Méditerranée : « Et, lorsqu’elle fait, devenue veuve, à quarante-deux ans, le choix de passer du cap Ferret au cap Ferrat et demande à l’Azur de l’aider à changer de vie, elle franchit une limite intérieure et accomplit un geste d’autonomie. »

Chantal Thomas habite aussi le Sud, pour une grande partie de l’année. Au bord de la mer, à Nice, où elle nage presque chaque jour. Elle a donc pu aller dans les lieux choisis par ces femmes dont elle dessine des portraits solaires. Sophie Cruvelli s’est imposée très jeune, mais avait « un tempérament de fugueuse » et annulait à l’improviste des représentations qu’elle avait acceptées. Par son mariage, elle devient vicomtesse Vigier, et partage son existence luxueuse entre Paris et Nice. Il ne reste rien de sa voix, les enregistrements n’existaient pas encore, mais le parc Vigier, qui « au temps de sa création » descendait « jusqu’à la mer », est toujours un lieu de belles promenades.

Selon ses propres goûts, on s’attardera, dans ce livre, sur « La reine Victoria ou la montée vers le Palais des mirages », Marie Bashkirtseff, dont la Villa Acquaviva, sur la Promenade des Anglais, a aujourd’hui disparu, « Katherine Mansfield, dans la lumière des orangers et des citronniers », ou Colette, qui a tant aimé « les vrais longs étés ». Colette, on a toujours envie de la citer, et Chantal Thomas la comprend à merveille. « Elle s’est aventurée avec précaution vers le Sud, le “bas” de la France, selon sa formule. » Saint-Tropez n’était qu’un village de pêcheurs quand elle y achète, en 1926, « une maison sur un chemin tranquille ». Une bâtisse qui n’a rien d’exceptionnel et demande à être rénovée. « Dans ma petite maison où chantent les maçons, écrit-elle, il pleut du plâtre et des pétales de cognassier. » Et Chantal Thomas ajoute : « Elle l’aime en particulier pour sa terrasse couverte de glycine, pour sa vigne aérienne (…) et aussi, ou d’abord, pour la mer. » « J’oubliais, c’est vrai, de vous dire, précise Colette, que la mer limite, continue, prolonge, ennoblit, enchante cette parcelle d’un lumineux rivage (…) C’est la mer qui m’a appelée ici. » Mais oui, la mer, refuge ultime…


À lire aussi :

Inventer sa chambre à soi, trois courts essais de Chantal Thomas, consacrés à Virginia Woolf, Colette, Patti Smith, à propos de « la conquête d’un espace à soi qui permette de se réaliser en tant qu’écrivaine et artiste », Payot et Rivages, 2026, 110 p.

Femmes sur fond azur de Chantal Thomas, Seuil, 2026, 180 p.En ces temps obscurs, on a plus que jamais besoin de douceur et de lumière. C’est pourquoi ce Femmes sur fond azur, de Chantal Thomas, avec en couverture une magnifique Femme bleue de Matisse, est un double plaisir de lecture : le bonheur du texte et une résistance à la violence du monde.Avant même d’entrer dans le récit, on est prévenu par deux citations en épigraphe. Colette : « Il n’est de départ que vers le soleil. » Katherine Mansfield : « Je voudrais mettre une grande pancarte sur l’Angleterre : Fermée pendant les mois d’hiver. Si on embarquait tout le monde vers des ciels bleus et des fleurs éclatantes, peut-être l’humanité changerait-elle. » Délicieux optimisme, malheureusement contredit par ce qui a lieu dans des pays...
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