Dictionnaire amoureux de la bande dessinée de Benoît Peeters, Plon, 2026, 608 p.
Beaucoup d’auteurs de bande dessinée possèdent sans doute une part de théoricien en eux. Mais Benoît Peeters a, lui, professionnalisé cette double casquette. Scénariste (notamment de la fascinante saga Les Cités obscures, dessinée par son compagnon de route et ami, François Schuiten), il a toujours mené de front un travail d’auteur, d’historien de la bande dessinée et de théoricien. Spécialiste reconnu de l’œuvre et de la vie d’Hergé, il est aussi l’auteur de réflexions sur le médium, telles que Lire la bande dessinée et Écrire l’image. À cela s’ajoute une pratique ambitieuse de la biographie, souvent hors du champ de la BD : outre Hergé, il a signé des ouvrages de référence consacrés à Derrida et Paul Valéry.
Mais ce travail théorique et historique reste indissociable, chez lui, d’un attachement profond aux œuvres, qui n’est jamais d’abord analytique. Il nous confiait lors d’une précédente rencontre pour le site Les Images qui racontent : « Il n’y a pour moi pas de lecture critique qui ne se fonde sur un plaisir de premier degré, antérieur ou simultané. Je ne conçois pas un objet de pure étude, une bande dessinée qui serait intéressante pour tel ou tel de ses dispositifs formels mais qui ne m’aurait pas d’abord enchanté. Ça peut arriver sur un exemple ponctuel : je peux tomber sur une page remarquable d’une bande dessinée que je n’ai pas lue et me pencher dessus. Mais, grosso modo, dans le cas d’Hergé, Jacobs, Moebius, Taniguchi, Spiegelman et bien d’autres, ce sont des œuvres que j’ai d’abord aimées comme lecteur, et que j’ai ensuite relues, re-relues ou fragmentées, puisque l’approche critique a tendance à sortir du flux de la lecture, à isoler des pages, des séquences, des images. Mais pour moi, ces deux formes de lecture ne sont pas séparables. »
Benoît Peeters est ainsi, de ses propres mots, un analyste élégiaque : il écrit sur ce qu’il aime. Les éditions Plon pouvaient-elles choisir meilleure personne pour rédiger le volume de leur collection des Dictionnaires amoureux consacré à la bande dessinée ?
Il faut dire que le champ de la bande dessinée est aujourd’hui devenu si vaste (à l’image du cinéma ou de la littérature) qu’un tel ouvrage s’imposait. Par nature subjectif, le Dictionnaire amoureux permet néanmoins de dessiner un panorama d’ensemble. Les dictionnaires plus traditionnels, comme celui publié chez Larousse, sous la direction de Patrick Gaumer, apparaissent peut-être désormais moins adaptés à l’ampleur prise par le médium.
Celui que propose Benoît Peeters lui ressemble : érudit, affectif et contextualisant. S’il accorde une large place à la bande dessinée francophone, il n’oublie pas les figures japonaises et américaines qu’il apprécie particulièrement, telles que Jirō Taniguchi ou Chris Ware.
Les lecteurs libanais seront heureux de découvrir, dès les premières pages (ordre alphabétique oblige), une entrée consacrée à Zeina Abirached dont le texte rend également hommage à l’un des foyers les plus fertiles de la bande dessinée au Liban : la formation diplômante en BD et illustration de l’Académie libanaise des beaux-arts.