Crayons, couleurs et activités : à Beit Beirut, les plus jeunes recréent un espace à eux. Photo Rayanne Tawil/L’Orient-Le Jour
Au rez-de-chaussée de Beit Beirut, secteur Sodeco, les cartels des expositions ont disparu, remplacés par des jeux de société. Les enfants traversent les pièces, s’attardent sur une table de dessin, passent d’un atelier à l’autre, pendant que les parents observent, en retrait. Le lieu, autrefois consacré à la mémoire du conflit, se laisse aujourd’hui habiter autrement : aux récits de survie répondent les plateaux d’échecs, aux silences pesants les pas d’enfants.
L’affluence fluctue. La veille, une cinquantaine de visiteurs s’étaient succédé. Aujourd’hui, l’atmosphère est plus suspendue, les voix plus basses. On évoque les frappes nocturnes, le grondement des avions qui a traversé le matin. La fatigue affleure, presque partout.
C’est précisément pour cela que les portes restent ouvertes.

Rouvrir, mais déplacer le regard
« L’un des objectifs de Hkeeli (initiative culturelle et éducative lancée à Beit Beirut pour faire dialoguer mémoire, création et société, NDLR), est que chacun se sente ici chez lui », explique Delphine Darmency, journaliste franco-libanaise et codirectrice du projet.
Dès les premiers jours de la guerre, l’équipe a refusé l’idée d’une fermeture. Trop contradictoire avec la nature même du lieu. « Beit Beirut est un espace de parole, de rencontre, de dialogue. Le fermer avait quelque chose d’incohérent. »
Mais rouvrir ne pouvait se faire à l’identique. Le bâtiment lui-même porte une mémoire du conflit qui, dans le présent, peut devenir trop frontale. « Cela peut être éprouvant. Qui viendrait voir la guerre exposée alors qu’il la vit ? » D’où ce choix : déplacer le regard, alléger les formes. Dès l’origine, il s’agissait de rouvrir autrement.
La première semaine, cela passait par des propositions simples, presque minimales – jeux, dessins, projections de films –, autant d’activités qui n’exigent rien de plus de visiteurs déjà saturés. « C’est pour tout le monde, sans distinction. » Petit à petit, l'espace propose des formats plus construits : visites guidées, espaces de parole, accompagnement psychologique. Mais avec précaution. « Il faut des spécialistes, pour ne pas risquer d’aggraver ce qui est déjà fragile. »

Un lieu à traverser, sans mode d’emploi
Ici, pas de parcours imposé. Dans une salle, des enfants explorent les matières, impriment des textures. Dans une autre, un groupe s’initie aux règles d’un jeu. Au centre, échiquiers et plateaux de backgammon restent ouverts, comme en suspens. « Nous ne voulons pas d’un dispositif trop académique, explique Rana Karout, superviseuse du musée et animatrice. Mais il s’agit aussi de préserver une exigence culturelle. »
L’équilibre est là : maintenir un espace ouvert, fluide, où l’on circule librement. « Personne ne vous dit quoi faire. »
Pour elle, l’enjeu est essentiel. « Beyrouth demeure une maison culturelle – mais une maison où l’on vit, pas un lieu que l’on contemple à distance. La culture doit rester accessible. »
Ses ateliers privilégient l’expérimentation : imprimer, mélanger, tenter. Sans souci du résultat. « Il ne faut pas craindre l’erreur. »
Car l’objectif n’est pas la production, mais la suspension. « Offrir un moment de déconnexion face à la guerre. Continuer à créer, malgré tout. »

Respirer, malgré tout
Dans une pièce, Fida Malak, membre du comité, s’apprête à lancer sa session. « Je leur demande de respirer, de bouger leurs doigts – ces jours où l’on ne sent plus son corps. » Elle propose des récits aux plus jeunes, des discussions aux plus âgés, toujours ancrées dans l’ordinaire : les relations fraternelles, les petits conflits, les gestes du quotidien. « Il s’agit de leur rappeler une forme de normalité. Qu’ils n’aient pas le sentiment de l’avoir perdue. »
Un peu plus loin, une femme regarde ses deux enfants jouer aux échecs. Déplacée du Sud, elle est revenue pour la deuxième fois.
« C’était bien. J’ai aimé », dit-elle simplement. Dans les abris, l’espace se rétrécit, se partage, se précarise. Ici, même brièvement, il s’ouvre. « On a l’impression que tout n’est pas fermé. »
Un lieu en devenir
L’initiative reste encore en mouvement. « Cette première semaine était une phase de test », confie Delphine Darmency. En lien avec des abris et des écoles proches, l’équipe ajuste, observe, corrige. En quelques jours, près de 160 enfants ont participé.
Les pistes se dessinent : jeux autour de la mémoire de Beyrouth, dispositifs mêlant transmission et ludique, objets à emporter. « Nous ne sommes ni une école ni un simple espace de loisirs. Nous restons un musée. »
D’autres projets émergent. Manal Hamdoun, collaboratrice de Hkeeli, travaille à la mise en place d’un programme offrant aux enfants déplacés une forme de routine, un lieu où venir, s’installer, faire ses devoirs. « Ils ont besoin de repères, d’un temps structuré. Quelque chose de concret. » Pour l’heure, le lieu reste à moitié rempli. Certaines salles peinent à se peupler, certaines activités démarrent lentement. La fatigue, la météo, les nuits agitées pèsent. « C’est mental, surtout, observe Rana. Les enfants ne savent plus comment étudier, ni même danser. Les parents sont épuisés. »

Et pourtant, quelque chose tient.
Dans une salle, un enfant imprime de la peinture sur une feuille. Dans une autre, des cartes glissent entre les mains. Au centre, la partie d’échecs se poursuit, imperturbable – comme si, pour un instant, le temps s’était resserré autour du plateau.
À signaler que le programme des activités est disponible sur l'espace Instagram de Hkeeli-Beit Beirut.



Très belle initiative. Bravo! Les enfants sont les premières victimes ils n’ont rien demandé leur vie a basculé et ce n’est pas la première fois!
10 h 32, le 01 avril 2026