Photo : source anonyme
Missiles ou pas, Manal ne dort plus. À la place, la nuit, elle garde un œil sur les nouvelles et s’assure qu’aucun obus n’est tombé sur sa maison, à Bir Hassan, qu’elle a quittée aux premières heures de la guerre.
Mi-mars, l’aviation israélienne frappe les quartiers de Bachoura et de Zokak el-Blat. Ce soir-là, au beau milieu de la nuit, Manal, sa mère et sa sœur reçoivent un appel téléphonique. Au bout du fil, un opérateur s’exprime en arabe : « Vous vous situez près d’un bâtiment du Hezbollah, vous êtes sommés d’évacuer immédiatement. »
Les trois femmes logent à ce moment dans un appartement de location à Achrafieh. La nouvelle guerre en est déjà à sa deuxième semaine. Un vent de panique traverse les murs. Les Israéliens pourraient-ils cibler le quartier chrétien ? L’avertissement concerne-t-il le domicile de Bir Hassan ? L’immeuble visé est en réalité un appartement que la famille avait occupé il y a de ça plusieurs années dans le quartier de Bachoura. Manal est rassurée. Le missile ne finira pas sur leur tête. « Nous en sommes arrivés à prier pour que notre maison soit ciblée, pas nous. »
Une expérience angoissante mais tristement banale. La jeune femme, originaire du Sud, a grandi dans la banlieue sud. Autour d’elle, chaque famille ou presque vit une histoire similaire. Mais quand elle partage ses frayeurs nocturnes au travail, ses amis font les yeux ronds. Ils s’étonnent de ces scènes qui semblent tout droit sorties d’un film d’espionnage. Manal est étudiante en septième année de médecine à l’Université américaine de Beyrouth. Là-bas, ses amis, sunnites, chrétiens ou druzes, vivent la guerre comme un conflit lointain qui ne les concerne pas directement. Ils ne s’imaginent pas que la vie de Manal et de sa famille a une nouvelle fois basculé.
Ce lundi 2 mars, quand le Hezbollah choisit d’envoyer six roquettes en direction d’Israël, Manal, sa mère et sa sœur quittent leur domicile au beau milieu de la nuit. Dans l’urgence, l’étudiante n’a le temps de saisir que sa blouse et son matériel médical. Sa sœur emporte son perroquet. Elles partent d’abord en direction de l’appartement de la grand-mère, à Bourj Abi Haïdar, près de Mazraa, un quartier mixte moins exposé. La nuit est longue. Sous l’effet du choc, Manal et sa famille restent éveillées jusqu’au petit matin. Le lendemain, l’étudiante doit pourtant se rendre au campus dès 7h. D’ordinaire, la direction envoie un message pour annuler les cours au premier jour d’une guerre. Mais cette fois-ci, rien. Silence radio.
Lundi matin, Manal se rend à l’université comme d’habitude. Sur place, elle apprend que la classe est annulée, mais sans raison officielle. « Le professeur mentionne juste brièvement un empêchement personnel. » Tout le monde continue d’agir comme si rien ne s’était passé.
La classe est annulée et Manal a désormais sa matinée de libre. Elle part à la recherche d’un appartement de location dans le quartier. La jeune femme a une méthode bien rodée héritée de la dernière guerre. Elle quadrille Hamra, rue par rue, immeuble par immeuble, à la recherche d’un logement. Son argument phare ? Sa blouse blanche de médecin, qu’elle arbore ostensiblement. « Je voulais leur dire : je suis étudiante en médecine avant d’être chiite. » Peine perdue. Six heures plus tard, après avoir épuisé chaque perpendiculaire et chaque parallèle, Manal repart bredouille.
Ce matin-là, les rues du quartier se sont subitement transformées en agence immobilière à ciel ouvert. Des foules de déplacés de la nuit ont le même réflexe : aller quémander un toit dans l’urgence. Sourire, se tenir droit et prier pour tomber sur une âme charitable. Pour Manal, l’expérience est humiliante. Certains lui claquent la porte au visage. D’autres tournent en dérision « ces chiites qui viennent à trois mais finissent à vingt dans la maison ».
Trois semaines ont passé mais Manal est toujours aussi furieuse. Il y a la guerre. Et puis il y a ce qu’on en fait. Le pays aurait pu avoir un sursaut d’unité. Les Libanais auraient pu prendre soin les uns des autres. Au lieu de cela, ils s’entretuent. Ce qui la révolte le plus, ce sont ces propriétaires qui profitent de la détresse des gens pour se faire de l’argent. Les appartements d’une à deux chambres loués 3 000 dollars par mois, ou les loyers qu’il faut payer six mois à l’avance. « Les Libanais ont perdu leur humanité », conclut-elle.
Entre deux séquences de frappes, quand les drones se font plus discrets, la mère de Manal s’éclipse furtivement, contre l’avis de ses filles. Direction la banlieue sud pour un passage éclair dans l’appartement familial. Récupérer des affaires, arroser les plantes, et garder un lien avec la vie d’avant. Là-bas, à Bir Hassan, des blocs entiers ont été transformés en quartiers fantômes. Depuis l’ordre d’évacuation massif émis par l’armée israélienne le jeudi 5 mars, tout le monde ou presque a plié bagage. Parmi les exceptions, cette voisine, qui a quitté trois jours avant de rentrer chez elle parce qu’elle ne supportait pas d’être loin.




Sa révolte est mal placée et elle le sait. Elle aurait pu se révolter contre ceux qui l’ont mise en danger de mort elle et ses compatriotes qui n’ont rien demandé. Au lieu de quoi ils viennent nous accuser de leur lâcheté et de leur consentement à mourir pour sauver ceux qui les sacrifient en nous rendant coupables de leur malheur. Nous avons l’habitude, et c’est le pourquoi de notre absence d’humanité qui a aussi ses limites. Ils ne sont jamais montré la moindre solidarité avec leur pays ou leurs compatriotes, pourquoi s’attendent ils à autre chose que la rancoeur de notre part?
11 h 50, le 01 avril 2026