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Société - guerre au liban 2026

« Les Libanais ont perdu leur humanité » : étudiante, chiite et révoltée

La guerre n’est pas toujours spectaculaire. Elle est aussi tragiquement banale. Jour 29, avec une étudiante en médecine originaire de la banlieue sud qui a trouvé refuge à Achrafieh.

« Les Libanais ont perdu leur humanité » : étudiante, chiite et révoltée

Photo : source anonyme

Missiles ou pas, Manal ne dort plus. À la place, la nuit, elle garde un œil sur les nouvelles et s’assure qu’aucun obus n’est tombé sur sa maison, à Bir Hassan, qu’elle a quittée aux premières heures de la guerre.

Mi-mars, l’aviation israélienne frappe les quartiers de Bachoura et de Zokak el-Blat. Ce soir-là, au beau milieu de la nuit, Manal, sa mère et sa sœur reçoivent un appel téléphonique. Au bout du fil, un opérateur s’exprime en arabe : « Vous vous situez près d’un bâtiment du Hezbollah, vous êtes sommés d’évacuer immédiatement. »

Les trois femmes logent à ce moment dans un appartement de location à Achrafieh. La nouvelle guerre en est déjà à sa deuxième semaine. Un vent de panique traverse les murs. Les Israéliens pourraient-ils cibler le quartier chrétien ? L’avertissement concerne-t-il le domicile de Bir Hassan ? L’immeuble visé est en réalité un appartement que la famille avait occupé il y a de ça plusieurs années dans le quartier de Bachoura. Manal est rassurée. Le missile ne finira pas sur leur tête. « Nous en sommes arrivés à prier pour que notre maison soit ciblée, pas nous. »

Une expérience angoissante mais tristement banale. La jeune femme, originaire du Sud, a grandi dans la banlieue sud. Autour d’elle, chaque famille ou presque vit une histoire similaire. Mais quand elle partage ses frayeurs nocturnes au travail, ses amis font les yeux ronds. Ils s’étonnent de ces scènes qui semblent tout droit sorties d’un film d’espionnage. Manal est étudiante en septième année de médecine à l’Université américaine de Beyrouth. Là-bas, ses amis, sunnites, chrétiens ou druzes, vivent la guerre comme un conflit lointain qui ne les concerne pas directement. Ils ne s’imaginent pas que la vie de Manal et de sa famille a une nouvelle fois basculé.

Ce lundi 2 mars, quand le Hezbollah choisit d’envoyer six roquettes en direction d’Israël, Manal, sa mère et sa sœur quittent leur domicile au beau milieu de la nuit. Dans l’urgence, l’étudiante n’a le temps de saisir que sa blouse et son matériel médical. Sa sœur emporte son perroquet. Elles partent d’abord en direction de l’appartement de la grand-mère, à Bourj Abi Haïdar, près de Mazraa, un quartier mixte moins exposé. La nuit est longue. Sous l’effet du choc, Manal et sa famille restent éveillées jusqu’au petit matin. Le lendemain, l’étudiante doit pourtant se rendre au campus dès 7h. D’ordinaire, la direction envoie un message pour annuler les cours au premier jour d’une guerre. Mais cette fois-ci, rien. Silence radio.

Lundi matin, Manal se rend à l’université comme d’habitude. Sur place, elle apprend que la classe est annulée, mais sans raison officielle. « Le professeur mentionne juste brièvement un empêchement personnel. » Tout le monde continue d’agir comme si rien ne s’était passé.

La classe est annulée et Manal a désormais sa matinée de libre. Elle part à la recherche d’un appartement de location dans le quartier. La jeune femme a une méthode bien rodée héritée de la dernière guerre. Elle quadrille Hamra, rue par rue, immeuble par immeuble, à la recherche d’un logement. Son argument phare ? Sa blouse blanche de médecin, qu’elle arbore ostensiblement. « Je voulais leur dire : je suis étudiante en médecine avant d’être chiite. » Peine perdue. Six heures plus tard, après avoir épuisé chaque perpendiculaire et chaque parallèle, Manal repart bredouille.

Ce matin-là, les rues du quartier se sont subitement transformées en agence immobilière à ciel ouvert. Des foules de déplacés de la nuit ont le même réflexe : aller quémander un toit dans l’urgence. Sourire, se tenir droit et prier pour tomber sur une âme charitable. Pour Manal, l’expérience est humiliante. Certains lui claquent la porte au visage. D’autres tournent en dérision « ces chiites qui viennent à trois mais finissent à vingt dans la maison ».

Trois semaines ont passé mais Manal est toujours aussi furieuse. Il y a la guerre. Et puis il y a ce qu’on en fait. Le pays aurait pu avoir un sursaut d’unité. Les Libanais auraient pu prendre soin les uns des autres. Au lieu de cela, ils s’entretuent. Ce qui la révolte le plus, ce sont ces propriétaires qui profitent de la détresse des gens pour se faire de l’argent. Les appartements d’une à deux chambres loués 3 000 dollars par mois, ou les loyers qu’il faut payer six mois à l’avance. « Les Libanais ont perdu leur humanité », conclut-elle.

Entre deux séquences de frappes, quand les drones se font plus discrets, la mère de Manal s’éclipse furtivement, contre l’avis de ses filles. Direction la banlieue sud pour un passage éclair dans l’appartement familial. Récupérer des affaires, arroser les plantes, et garder un lien avec la vie d’avant. Là-bas, à Bir Hassan, des blocs entiers ont été transformés en quartiers fantômes. Depuis l’ordre d’évacuation massif émis par l’armée israélienne le jeudi 5 mars, tout le monde ou presque a plié bagage. Parmi les exceptions, cette voisine, qui a quitté trois jours avant de rentrer chez elle parce qu’elle ne supportait pas d’être loin.

Missiles ou pas, Manal ne dort plus. À la place, la nuit, elle garde un œil sur les nouvelles et s’assure qu’aucun obus n’est tombé sur sa maison, à Bir Hassan, qu’elle a quittée aux premières heures de la guerre.Mi-mars, l’aviation israélienne frappe les quartiers de Bachoura et de Zokak el-Blat. Ce soir-là, au beau milieu de la nuit, Manal, sa mère et sa sœur reçoivent un appel téléphonique. Au bout du fil, un opérateur s’exprime en arabe : « Vous vous situez près d’un bâtiment du Hezbollah, vous êtes sommés d’évacuer immédiatement. »Les trois femmes logent à ce moment dans un appartement de location à Achrafieh. La nouvelle guerre en est déjà à sa deuxième semaine. Un vent de panique traverse les murs. Les Israéliens pourraient-ils cibler le quartier chrétien ? L’avertissement...
commentaires (14)

Sa révolte est mal placée et elle le sait. Elle aurait pu se révolter contre ceux qui l’ont mise en danger de mort elle et ses compatriotes qui n’ont rien demandé. Au lieu de quoi ils viennent nous accuser de leur lâcheté et de leur consentement à mourir pour sauver ceux qui les sacrifient en nous rendant coupables de leur malheur. Nous avons l’habitude, et c’est le pourquoi de notre absence d’humanité qui a aussi ses limites. Ils ne sont jamais montré la moindre solidarité avec leur pays ou leurs compatriotes, pourquoi s’attendent ils à autre chose que la rancoeur de notre part?

Sissi zayyat

11 h 50, le 01 avril 2026

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Commentaires (14)

  • Sa révolte est mal placée et elle le sait. Elle aurait pu se révolter contre ceux qui l’ont mise en danger de mort elle et ses compatriotes qui n’ont rien demandé. Au lieu de quoi ils viennent nous accuser de leur lâcheté et de leur consentement à mourir pour sauver ceux qui les sacrifient en nous rendant coupables de leur malheur. Nous avons l’habitude, et c’est le pourquoi de notre absence d’humanité qui a aussi ses limites. Ils ne sont jamais montré la moindre solidarité avec leur pays ou leurs compatriotes, pourquoi s’attendent ils à autre chose que la rancoeur de notre part?

    Sissi zayyat

    11 h 50, le 01 avril 2026

  • Mais Madame, ça n’est pas comme si cet exode est la première. Vous avez été reçus à bras ouverts par vos compatriotes pas plus loin que quelques mois avant cela. Une fois de retour dans votre région, vous n’avez eu de cesse de nous menacer de nous enlever nos cœurs et nos âmes si on persévérait à exiger de vos leaders de déposer les armes pour vous sauver. Alors arrêtez de rejeter la faute sur vos compatriotes. Le réveil et l’unité ne tenaient qu’à vous et vous l’avez refusé hurlant votre dévouement jusqu’au denier, et jusqu’au dernier souffle. Alors de quoi vous plaignez vous?

    Sissi zayyat

    11 h 29, le 01 avril 2026

  • Les Libanais ont payé très cher leur humanité. Ils ont été solidaire des egyptiens des palestiniens, des syriens et des Iraniens en retour ils ont récolté des guerre des destructions qu'ils se sont acharnés chaque fois à reconstruire. Il y a des limites à la charité et à la pitié. Les chiites ont choisit Fakih. Si c'était uniquement spirituel nous pouvons accepter mais ce choix est politique, culturel et encore pire il est théocratique et racial.

    Pierre Christo Hadjigeorgiou

    07 h 57, le 01 avril 2026

  • ́Le demain. Ce ne peut pas etre avec hezballah. Avec les chiites oui mais pas avec hezballah. Les libanais ont trop perdu durant les derniers 30 ans. Soit hezballah rentre dans le rang et effectivement tout le monde reconstruira le Liban, soit pas. A ce moment que le hezballah et ses fans vivent dans un Etat poubelle á eux. Qui voudrait d'un marriage forcé avec dès le départ certitude de violence conjugale?

    Moi

    23 h 21, le 31 mars 2026

  • Etre oppose au duopole Hezb / Amal ne doit pas nous dispenser de l'indispensable solidarite avec nos compatriotes deplaces et menaces par Israel. Quelque soit leur confession. Demain, nous devrons reconstruire ensemble notre pays, patrie definitive pour tous les Libanais.

    Michel Trad

    22 h 16, le 31 mars 2026

  • Pourquoi Manal qui a fait allégeance au Hezbollah ne reste pas dans la banlieue Sud pour résister contre l’agression israélienne. Elle a bien les armes de ce qui est appelé à tort la résistance pour la protéger de l’agresseur israélien. Manal nous a bien raboté les oreilles en affirmant que les armes du Hezbollah la protègent, elle n’a donc pas besoin d’aller se réfugier ailleurs que chez elle. Rappel que durant la guerre des 100 jours de l’agression syrienne, les habitants d’Achrafieh sont restés chez eux pour résister à l’agression sauvage et barbare de l’armée d’Assad.

    Ras le bol

    18 h 04, le 31 mars 2026

  • … Il faut que les chiites se posent la question du pourquoi de ce mauvais accueil. Quand on est exposés à des guerres futiles qui toutes - et je dis bien toutes, sans exception - on été provoquées par le Hezb ces derniers 30 ans… quand on se fait menacer de guerre civile si on ne se conforme pas à ses désidérata… quand une milice dirigée par des étrangers assassine tous les opposants à son hégémonie, on ne peut être surpris de la réticence des autre libanais à ouvrir leurs portes. Il est temps que le chiite lambda se réveille et comprenne que le Hezb ne travaille pas dans l’intérêt du peuple.

    Alain

    14 h 53, le 31 mars 2026

  • Le seul point relevé par l’article que je trouve effectivement immoral, c’est les loyers pharamineux exigés, profitant de la détresse des autres. Soit on a peur pour se proches, ses voisins, et ne veut pas les voir souffrir des conséquences de potentiellement loger des personnes visées par Israël - auquel cas on ne loue pas, peu importe le prix - soit on est disposé à aider ces personnes quel que soit le risque, dans ce cas à un prix normal. On ne peut pas prendre de “prime” à cause du risque mortel auquel on expose le voisinage…

    Alain

    14 h 47, le 31 mars 2026

  • Ce n'est pas un manque d’humanisme, c'est de la méfiance. Manal ne doit pas s’étonner de cette situation. Les causes remontent même à avant sa naissance. Sa Communauté a durant les 20 dernières années bénéficié économiquement de son appartenance au Liban malgré les actions de hezballah qui ont nui à la fois aux chiites et au reste des libanais: Quand le hezb fait le trafic de drogue, qu’il fomente des troubles dans les pays du golfe, qu’il blanchit de l’argent tous les libanais en font les frais. Hezballah a aussi tué des leaders Chrétiens et Sunnites. La goute d'eau: Ses actions actuelles.

    Moi

    13 h 51, le 31 mars 2026

  • C'est évidemment injuste, que des déplacés comme cette jeune étudiante subissent un tel traitement, et c'est aussi injuste de qualifier de inhumains les gens qui ont peur d'ouvrir leur portes par peur d'être exposés. Comment peut on leur garantir que leurs familles ne vont pas être utilisés comme des boucliers humains par des miliciens sans aucun scrupule ?

    Ata

    13 h 36, le 31 mars 2026

  • Merci pour votre article Stephanie Khouri: je salue votre humanite

    Madi Chantal

    12 h 52, le 31 mars 2026

  • Ils sont gentils les gens d’achrafieh malgré le danger

    Eleni Caridopoulou

    12 h 13, le 31 mars 2026

  • Les libanais ont perdu leur humanité dit le titre ?? Eh bien devinez pourquoi... Essayez de réaliser qu'à force que le hezbollah provoque, qu'il insulte, qu'il menace, qu'il lève le doigt, à force de lancer notre pays dans des guerres stériles et étrangères, de forcer nos jeunes à se séparer de leurs familles / parents, à force de lever les doigts menaçant, à force de nous insulter une fois de retour dans leurs villages du sud... ET QUE DES CHIITES soient encore et toujours solidaires, ne contestent pas fort qu'ils refusent le hezbollah..EH BIEN? OUI c'est le résultat de VOTRE COMPORTEMENT...

    LE FRANCOPHONE

    12 h 05, le 31 mars 2026

  • C’est le Hezbollah qui n’a jamais eu d’humanité.

    P H

    11 h 24, le 31 mars 2026

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