À Beyrouth, la façade du musée Sursock, symbole culturel aujourd’hui pris dans le débat sur les priorités en période de crise. Photo Mohammad Yassine/L'Orient-Le Jour
La polémique est née d’un texte. Quelques lignes diffusées en ligne, rapidement retirées, mais qui ont suffi à faire émerger une question plus vaste : que doit faire une institution culturelle lorsque tout vacille autour d’elle ?
Dans sa première version – non validée, selon la direction du musée –, le communiqué du musée Sursock situait son appel aux dons dans un pays à nouveau plongé dans la guerre, évoquant les déplacements massifs de population tout en appelant à financer la sécurisation de ses collections.
À Beyrouth, où les écoles, les trottoirs et les espaces publics accueillent désormais des familles déplacées, cette articulation a été perçue par certains comme un décalage.
Interrogée par L’Orient-Le Jour sur cette séquence, la directrice du musée, Karina el-Hélou, reconnaît une erreur à la fois de procédure et de moment : « Le texte a été retiré, car non autorisé sur la forme et sur le fond. La campagne n’a pas été validée : aujourd’hui, l’heure est à la solidarité envers les personnes déplacées et face à la crise humanitaire. Nous le regrettons sincèrement. » Mais la question de fond demeure. Pourquoi, dans un tel contexte, mobiliser des fonds pour un musée ? Sur ce point, la directrice insiste sur la continuité d’une situation financière fragile, bien antérieure à la guerre actuelle : « Le musée est en levée de fonds continue depuis 2020, dans un contexte de grande fragilité. Les fonds évoqués concernaient uniquement les coûts essentiels de conservation (énergie, maintenance, personnel), particulièrement critiques en temps de guerre. Cela ne s’oppose en rien à l’aide humanitaire, à laquelle nous sommes pleinement solidaires. » Une manière de récuser l’idée d’une concurrence entre patrimoine et urgence sociale – là où les critiques, elles, ont vu une hiérarchie implicite.
Car sur les réseaux sociaux, le débat a rapidement dépassé le cas du musée pour devenir un véritable révélateur de tensions plus profondes.
D’un côté, une indignation immédiate, nourrie par les images de déplacés et par un sentiment d’injustice : plusieurs internautes appellent à rediriger les fonds vers les populations, certains allant jusqu’à dénoncer une « indécence » ou une « cécité morale » face à la crise.
« La culture n'est pas un luxe »
De l’autre côté, une défense tout aussi ferme des institutions culturelles, accusant les critiques de céder à une opposition simpliste. « Attaquer un musée qui tente de protéger ses collections en temps de guerre n’est pas seulement ignorant, c’est dangereux », peut-on lire dans plusieurs commentaires. « La culture n’est pas un luxe. Elle est identité, mémoire et histoire. » Une ligne de défense qui s’appuie sur l’histoire récente du Liban, où les œuvres ont souvent dû être déplacées, dissimulées ou restaurées après les conflits.
Entre ces deux pôles, le débat se tend : certains refusent de hiérarchiser, d’autres estiment que la hiérarchie s’impose d’elle-même.
Parmi les critiques les plus relayées, la lettre du photographe Mohammad Siblini a cristallisé le malaise. Il y dénonce « une hypocrisie polie » et un discours culturel « détaché de la réalité », interrogeant frontalement « Que protégez-vous exactement ? », tout en reconnaissant, dans un mouvement plus ambigu, l’importance de l’institution elle-même.
Face à cette polarisation, le musée tente de redéfinir sa place, non plus seulement comme gardien d’objets, mais comme acteur, à son échelle, du présent.
Karina el-Hélou met ainsi en avant des initiatives tournées vers la société, en particulier les plus jeunes. Lancé en 2025 dans les écoles publiques, le projet Soksok s’appuie sur un livre éducatif conçu par le musée, mêlant récits, activités et outils pédagogiques pour initier les enfants à l’art et au patrimoine.
« Face à la situation actuelle, ce projet est en cours d’adaptation pour être déployé dans les abris (…) Il vise à offrir un espace d’expression et un moment de répit dans un contexte de grande violence », explique-t-elle. Dans un pays où l’enfance est directement exposée à la guerre, l’initiative se veut à la fois culturelle et psychosociale.
La directrice rappelle également que certaines expositions récentes ont tenté d’inscrire le musée dans une lecture critique de l’histoire du pays. Celle consacrée à Abdel Hamid Baalbaki s’inscrivait dans cette perspective : à travers une peinture ancrée dans les paysages ruraux, les figures populaires et les tensions sociales, elle donnait à voir « une œuvre qui documente les transformations sociales et les fractures du pays ». Au-delà de la rétrospective, l’exposition pouvait ainsi se lire comme une tentative de repositionnement du musée : non plus seulement comme un lieu de conservation, mais comme un espace capable d’articuler une mémoire artistique avec les réalités politiques et territoriales du Liban – en l’occurrence celles du Sud, région d’origine de l’artiste et aujourd’hui au cœur des violences. Et de conclure en revendiquant une appartenance pleine et entière à la société libanaise : « Le musée agit à la fois pour préserver un patrimoine commun et pour rester présent, à son échelle, auprès de la société. Le musée Sursock fait partie de ce pays, dans sa fragilité, sa résilience et son deuil. »
En appelant à refermer la polémique – « Nous ne souhaitons plus de polémique en ces temps difficiles, l’heure est à la solidarité. Ce n’est ni un temps de levée de fonds ni de fracture sociale. Nous regrettons ce texte » –, l’institution tente d’apaiser une séquence qui l’a dépassée.
Mais au-delà du cas Sursock, une question plus large demeure : comment continuer à faire exister la culture lorsque l’urgence humanitaire s’impose avec une telle intensité ?
Et surtout, comment en parler sans donner le sentiment de s’en abstraire ?



georges naccache ou es tu ?
10 h 24, le 30 mars 2026