Illustration Charles Berberian et Michèle Standjofski issue de la bande dessinée « Et toi, comment ça va ? »
« Nous sommes le 26 février 1984 entre 21 heures et 22 heures. Je suis seule dans ma cave d’artiste de la rue Lhomond à Paris. Et à dire vrai, je suis déterminée à mourir. Soudain, j’aperçois le petit cadeau d’Ilham, une amie religieuse libanaise, encore enveloppé. Je l’ouvre et vois : Bible de Jérusalem. Sur la première page, elle avait collé le drapeau du Liban et écrit Hayati, petit mot arabe qu’elle me disait toujours et qui signifie « ma vie ». Je tourne machinalement les pages et tombe sur le prologue de saint Jean : « Et le Verbe s’est fait chair et Il a habité parmi nous » (…) et là, dans ma sombre cave, tous les soleils du monde m’éblouissent, quand subitement, au pied de l’échelle, le Christ ! En personne. » On y croit, on n’y croit pas, mais voilà Brigitte sauvée, qui ne veut plus se suicider.
Quarante ans plus tard, nous sommes à soixante kilomètres au nord de Beyrouth. Dans ce village perché sur les hauteurs de Batroun règne une atmosphère de paix éternelle. Des fleurs, des arbres, des oiseaux et aucun bombardement à l’horizon. « Parfois tout de même le vrombissement d’un avion militaire ou le passage d’un drone au loin », me dit Brigitte devenue Ama Brigitte, assise dans le salon du couvent maronite qu’elle a fondé. Elle n’est pas libanaise, mais française avec « le Liban dans (s)on cœur ». Assise près d’elle, sœur Laurence, française aussi, qui l’a rejointe il y a vingt ans. Elles vivent toutes les deux en semi-ermites et sont donc autorisées à accueillir du monde.
Ce jour-là, Christelle est venue leur rendre visite. Christelle est libanaise, elle vit au-dessus de Beyrouth et roule cent quarante kilomètres chaque semaine pour passer un peu de temps ici. Elle est devenue oblate, elle a rejoint la communauté d’Ama Brigitte et de sœur Laurence sans entrer dans les ordres. Elle a trouvé près de ces deux femmes un réconfort qu’elle ne trouvait nulle part ailleurs. Elle buvait trop, fumait trop. Elle broyait souvent du noir. Son histoire me rappelle celle d’Ama Brigitte qui avait tout essayé avant de « voir le Christ ». Cocaïne, joints, champignons. Expériences métaphysiques, sexuelles et sectes en tout genre. Elle cherchait désespérément le sens de son existence. Elle est allée jusqu’à rester allongée des nuits entières à attendre la mort dans un cercueil qu’elle avait apporté chez elle. De ces années, il lui reste seulement les tatouages qu’on devine en dessous de la robe blanche qu’elle porte. La même que sœur Laurence. Elles l’ont appelée « la robe d’effacement ».
Avec les plantes du jardin du couvent, Christelle et sœur Laurence créent des baumes, des élixirs, des tisanes pour soigner les Libanais avec des produits naturels, « issus de la terre ». Leur baume du tigre a été renommé le « Baume Saint-Raphaël » et il est plus pur que l’original. Elles ont ouvert un compte Instagram intitulé « La marmite des ermites » qu’elles comptent bientôt étoffer. Ama Brigitte a rebaptisé ce projet « La pharmacie du bon Dieu ». Il est temps d’aller prier. Elles me proposent de les accompagner. On descend dans leur modeste chapelle située au sous-sol. Avant de réciter le Notre Père en arabe, Ama Brigitte annonce que cette messe sera dédiée à la paix. Pas seulement au Liban, mais partout ailleurs. Qu’elles ont prié et prieront encore avec sœur Laurence matin, midi et soir pour que les guerres cessent. J’ai beau ne pas croire en Dieu, je ferai le signe de croix, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.
Sabyl Ghoussoub, écrivain et journaliste, a obtenu le prix Goncourt des lycéens en 2022 pour « Beyrouth-sur-Seine » (Stock, 2022). Son prochain roman paraîtra fin août 2026 aux éditions Stock.



Merci ya Sabyl, magnifique !
19 h 55, le 26 mars 2026