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Société - guerre au liban 2026

Dans le huis-clos d’une famille pro-Hezbollah

La guerre n’est pas toujours spectaculaire. Elle est aussi tragiquement banale. Jour 22, dans une maison privée à l’heure de l’iftar.

Dans le huis-clos d’une famille pro-Hezbollah

Photo SK

Il y a la grand-mère, les filles, leurs maris, les petites-filles, les petits-fils, les arrière-petits-enfants, les deux travailleuses domestiques, la fiancée, sa mère, ses deux sœurs et les cinq chats. Au total, ils sont dix-sept à loger dans ce 200 m2 au design moderne et épuré. Un faux plafond aux lumières tamisées, un écran de télévision géant et une grande baie vitrée d’où scintillent au loin les lumières de la ville – nous sommes ici dans la banlieue est, sur une petite colline surplombant la capitale libanaise. Assez loin des hostilités pour se sentir en sécurité. Assez près pour ne rien rater du spectacle.

En temps normal, Farah*, la locataire, y habite seule avec ses deux fils. Mais depuis le début de la nouvelle guerre, elle accueille les membres de sa famille élargie ayant fui les bombardements israéliens sur les quartiers sud de Beyrouth. Dans chaque chambre, des matelas sont posés au sol. Des valises, des piles de vêtements, des édredons envahissent l’espace. Et des chaises en plastique. Beaucoup de chaises en plastique.

Dans ce huis-clos sur fond de guerre, l’ambiance est parfois électrique. Farah, la trentaine, est la seule de la famille à ne pas porter la « résistance » dans son cœur. Elle ne s’en cache pas, critique ouvertement le Hezbollah et publie même des posts hostiles sur les réseaux sociaux. Entre deux plaisanteries, on lui reproche de « ne pas respecter la communauté ». Dans la famille, une seule personne est officiellement membre du parti de Dieu. Mais tous y sont fidèles, au point d’être prêts à se sacrifier, au moins en parole, pour la cause. Ici, la « communauté » et le parti se mélangent jusqu’à ne faire qu’un. Alors quand Farah critique le parti, chacun se sent personnellement attaqué.

Le dernier épisode en date remonte à la veille. La chaîne MTV, connue pour ses positions hostiles à la milice chiite, a publié une carte des prisons aux mains du parti dans la banlieue sud de Beyrouth. Les milieux de la « résistance » sont estomaqués. « Autant nous livrer directement aux sionistes », lâche un oncle. « La véritable question est : pourquoi le Hezbollah a-t-il besoin de prisons ? » interpelle Farah. Le téléphone sonne. Une cousine appelle des États-Unis. Cette dernière est catégorique : « L’avis de Farah ne représente absolument pas la communauté. »

« Aucune prison à Aïn el-Tiné », fait savoir Hadi*, dont le père travaille avec Nabih Berry. L’homme, employé aux jamerek (douanes) et fervent partisan d’Amal, a en réalité un autre souci. Depuis peu, une nouvelle directive interdit aux fonctionnaires d’afficher leurs opinions politiques. Hadi est sommé par sa hiérarchie de retirer le portrait de Nabih Berry sur son téléphone. « Ça ne va pas être possible », prévient-il. Il est presque 18h, l’heure de finir les préparatifs pour l’iftar. Dans la cuisine, les femmes s’affairent. Soupe, fattouche, foies de volaille, kafta, kebbé, frites… De quoi nourrir un régiment, plus s’il le faut. Au salon, les enfants ont les yeux rivés sur l’écran de télévision où ils jouent à la PlayStation.

On sonne à la porte. De nouveaux convives arrivent. Juste à temps pour passer à table. Au menu : un débat animé sur la hiérarchie religieuse au sein du clergé chiite. « Le grand ayatollah Ali al-Sistani et les Khamenei (père et fils) sont les seuls marja’ (référence) », insiste Ali. « Hussein Fadlallah aussi l’était », rétorque Hadi. « Tu confonds tout. Fadlallah compte parmi les fondateurs du Hezbollah. Il n’a pas de certificat (religieux) », réplique Ali. Un soir de ftour comme un autre. Ou presque. Dans une heure, Naïm Kassem donnera un discours. Que dira-t-il ? « Il va annoncer la grande victoire, c’est sûr », ironise une tante.

19h10. Le discours du secrétaire général n’en était pas un. À la place, un présentateur a lu un communiqué. Se pourrait-il qu’il soit mort ? « On ne dit pas ‘‘mort’’, on dit ‘‘tombé en martyr’’ », corrige Ali*, l’un des beaux-fils. Pas de « cheikh Naïm » ce soir, donc. En revanche, le repas se termine à temps pour écouter le journal télévisé. Ali insiste pour mettre la MTV. L’homme tient à « se tenir informé de ce que pensent les autres ». Les habits de la speakerine ne sont pas au goût de tous. « Ça fait ressortir ses hanches », marmonne la mère.

C’est l’heure des sucreries. Atayef, maamoul mad, jus frais et thé. Autour de la table basse, on subit dans un silence quasi religieux les commentaires de la chaîne ennemie sur les derniers développements de terrain ou les préparatifs officiels en vue de possibles négociations directes avec l’État hébreu. À l’écran, un intervenant compare la situation actuelle à celle de la France occupée durant la Seconde Guerre mondiale. Dans le rôle de l’occupant, le Hezbollah, bras armé de l’Iran. « De la pure provocation », fulmine un petit-fils. « Pourquoi on ne met pas Manar ? (chaîne télévisée affiliée au Hezbollah, NDLR) », interroge la belle-mère. « Je t’en prie, ils ne font que parler de la Palestine du matin au soir. Mets-nous al-Mayadeen (chaîne satellitaire basée à Beyrouth se revendiquant de la ‘‘résistance’’). Au moins ils parlent du Liban », rétorque une tante.

On rit, on mange, on crie. Des bruits d’explosion retentissent au loin. Personne ne bronche. L’assemblée est formelle : il s’agit de feux d’artifice, pas de bombardements. « Mais qui donc a le cœur à la fête ? » s’interroge une tante. L’oncle Ali, lui, ne décolère pas. À la télévision, Joseph Aoun présente ses condoléances après la mort de deux soldats libanais tués dans une frappe israélienne au Sud. La preuve, pour Ali, que toutes les vies ne se valent pas aux yeux de la République. « Nous, on ne compte pas. On ne fait pas partie du peuple. Nous sommes des Pakistanais pour eux. »

*Les prénoms ont été modifiés.

Il y a la grand-mère, les filles, leurs maris, les petites-filles, les petits-fils, les arrière-petits-enfants, les deux travailleuses domestiques, la fiancée, sa mère, ses deux sœurs et les cinq chats. Au total, ils sont dix-sept à loger dans ce 200 m2 au design moderne et épuré. Un faux plafond aux lumières tamisées, un écran de télévision géant et une grande baie vitrée d’où scintillent au loin les lumières de la ville – nous sommes ici dans la banlieue est, sur une petite colline surplombant la capitale libanaise. Assez loin des hostilités pour se sentir en sécurité. Assez près pour ne rien rater du spectacle.En temps normal, Farah*, la locataire, y habite seule avec ses deux fils. Mais depuis le début de la nouvelle guerre, elle accueille les membres de sa famille élargie ayant fui les bombardements...
commentaires (2)

c est une autre idéologie... aura-t-il le droit de garder Nabib b sur son telephone ?

sarraf antoine

20 h 38, le 24 mars 2026

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Commentaires (2)

  • c est une autre idéologie... aura-t-il le droit de garder Nabib b sur son telephone ?

    sarraf antoine

    20 h 38, le 24 mars 2026

  • Il faut expliquer à Ali qu'il aurait eu raison jusqu'au 17 mai 1983, surtout à cause de l'accord du Caire mais qu'après, même si l'État l'avait traité en "Pakistanais", son vrai problème c'est que le Hezbollah le traite en viande fumée

    M.E

    20 h 28, le 24 mars 2026

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