Cette capture d'écran tirée d'une vidéo diffusée par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) le 12 mars 2026 montre ce que celui-ci présente comme le « lancement de la 41e salve de missiles iraniens ». Photo CGRI/AFP
PRISON DE SİLİVRİ, TURQUIE – Alors que cette année marque le premier anniversaire de mon incarcération à la prison de Silivri, les événements qui se déroulent au-delà de ces murs laissent penser que nous assistons non pas simplement à un changement de politiques, mais à l’effondrement de l’ordre international. Les gros titres sont dominés par l’escalade de la violence en Iran et dans l’ensemble du Moyen-Orient, rappel brutal que la politique de puissance fixe de nouveau les règles des affaires mondiales.
Le conflit iranien incarne la « rupture » que le Premier ministre canadien Mark Carney a décrite avec tant d’éloquence dans son discours à Davos. Les postulats rassurants qui ont façonné les trois dernières décennies – selon lesquels l’interdépendance économique empêcherait les conflits, la gouvernance mondiale se renforcerait avec le temps, et le progrès technologique étendrait la liberté – perdent rapidement toute crédibilité.
À leur place s’impose une vérité plus dure : les instruments conçus pour relier le monde ont été détournés pour devenir des outils d’intimidation. En réalité, le vocabulaire même de la coopération a été vidé de son sens, d’abord par l’abus, aujourd’hui par le mensonge et la mauvaise foi. Trop souvent, la « diplomatie » se réduit à une politique de pression – des menaces déguisées en dialogue, en tractations de coulisses ou en séances photo.
Socle de confiance démocratique
À Davos comme à Munich, le sous-texte était le suivant : la gestion des crises devient de moins en moins hiérarchique. Les grandes puissances conservent peut-être la primauté lorsqu’il s’agit d’établir la dissuasion, mais à mesure que les acteurs hégémoniques font de la perturbation un mode d’action et violent le droit international sans retenue, les tâches de désescalade et de médiation reposent de plus en plus sur des puissances moyennes agissant au sein de réseaux diplomatiques souples et imbriqués.
Ces États apprennent à agir de concert non pas en formant un bloc formel unique, mais en construisant des coalitions thématiques capables d’aller plus vite que ne le permettraient les rivalités entre grandes puissances. Les puissances moyennes peuvent coordonner des sanctions et des couloirs humanitaires, négocier des échanges de prisonniers, ouvrir des canaux discrets, et maintenir en fonctionnement les institutions multilatérales lorsque les principaux acteurs se retirent ou se livrent au sabotage. Quand les confrontations entre les États les plus puissants menacent toute possibilité de compromis, ce sont souvent les puissances moyennes qui créent les ouvertures étroites par lesquelles la diplomatie peut encore avancer.
Mais pour qu’un cadre durable fondé sur les puissances moyennes puisse exister, il doit reposer sur un socle de confiance démocratique, tous les participants respectant les mêmes règles. Dans les périodes de rupture, les États autoritaires se présentent souvent comme « indispensables » à la stabilité mondiale. Ils peuvent contribuer, à court terme, à la gestion des crises internationales, alors même que leurs dirigeants exploitent ces circonstances pour renforcer leur pouvoir à l’intérieur. Mais les autocrates ne peuvent jamais être les garants crédibles d’un nouvel ordre fondé sur des règles, parce qu’ils ne considèrent pas les règles comme contraignantes. Tout est transactionnel.
Le conflit iranien illustre à la fois ce qui se produit lorsque de telles ouvertures sont trop faibles et pourquoi la légitimité compte autant que les capacités. Dans la nouvelle géopolitique, les grandes puissances tendent à prendre les choses en main elles-mêmes, en privilégiant d’abord la coercition, puis la diplomatie. Mais lorsque l’autorité intérieure repose davantage sur la contrainte que sur le consentement, la stabilité extérieure devient fragile : la politique devient réactive, la dissuasion improvisée, et la marge de manœuvre d’un État dépend moins d’engagements durables que d’équilibres de puissance changeants. Le résultat n’est pas un ordre restauré, mais un paysage façonné par des faits accomplis, auquel tous les autres sont contraints de s’adapter après coup.
C’est là un obstacle insurmontable. Un gouvernement qui considère le droit comme un instrument de circonstance promettra toujours des réformes en principe, tout en y résistant dans les faits. Il se déclarera favorable à un système plus juste, tout en veillant discrètement à la perpétuation du désordre dont il tire profit. Pour les pays qui se nourrissent du chaos et de la tourmente, un ordre véritablement juste n’est pas un objectif ; c’est une menace.
Une diplomatie de principe
C’est pourquoi tout nouveau système mondial doit être conduit par des pays démocratiques. Dans les démocraties, les dirigeants changent, mais les institutions demeurent. Le droit existe pour limiter l’exercice arbitraire du pouvoir, non pour le servir. Le test ultime de l’indépendance souveraine d’une démocratie est sa capacité à défendre non seulement son territoire et son économie, mais aussi son mode de vie politique et l’État de droit. Ce sont ces engagements qui rendent les pays démocratiques prévisibles et dignes de confiance.
Il serait illusoire de croire que la géographie puisse jouer le même rôle. Un « pays pivot » qui équilibre les rapports de force entre rivaux mondiaux ne saurait remplacer des institutions stables. Si un État stratégiquement important possède des institutions faibles, il restera toujours un partenaire peu fiable – facilement soumis aux pressions extérieures et trop coûteux à maintenir dans son camp.
C’est la démocratie qui rend la puissance de l’État fiable. Elle permet des décisions à long terme et des alliances durables. Elle fonde la confiance dans le fait que les engagements seront respectés, les erreurs corrigées et les crises affrontées avec résilience. Dans les pays où le droit est instrumentalisé pour faire taire l’opposition, les appels à un ordre international plus juste perdent toute crédibilité. Mon propre pays en est un exemple.
Je prends au sérieux l’appel de Mark Carney à la solidarité entre puissances moyennes. Mais pour que cette solidarité ait un sens, elle doit servir à créer un nouveau système d’États gouvernés par l’État de droit et véritablement attachés aux normes et principes démocratiques. Une diplomatie de principe consiste à poursuivre ses intérêts dans le cadre du droit international, sans coercition ni déni des droits d’autrui, en visant des résultats durables parce qu’ils sont légitimes.
Non, je ne plaide pas pour l’exclusion. Des pays en difficulté sur le plan démocratique, comme la Turquie, ne doivent pas être relégués à la marge. Tout nouveau système mondial devra être plus inclusif que le précédent, tout en étant ancré dans les principes fondamentaux du droit international. Des normes communes rendraient la participation durable, crédible et résiliente dans le temps, en faisant avancer les pays ensemble plutôt qu’en laissant quiconque de côté.
« Force du droit » versus « droit de la force »
Plus précisément, l’efficacité de tout nouvel ordre dépendrait d’un double engagement : coopérer sur la base de valeurs partagées au niveau international, et renforcer la démocratie ainsi que l’État de droit au niveau national. Une fois ces critères posés, les États devraient être en mesure de négocier et d’adopter un ensemble commun de principes.
Parmi ceux-ci figure l’idée que la « force du droit », et non le « droit de la force », doit régir le commerce, les flux financiers, la technologie et les données ; que le multilatéralisme ne doit pas seulement gérer des crises comme les migrations et le changement climatique, mais aussi s’attaquer à leurs causes profondes et répartir plus équitablement les charges ; que la résilience, qu’il s’agisse des infrastructures numériques ou des chaînes d’approvisionnement transfrontalières, exige des mécanismes communs ; et que la légitimité suppose des institutions démocratiques : une justice indépendante, une presse libre, une véritable compétition électorale, ainsi qu’un interdit absolu contre la criminalisation de ses adversaires politiques.
Le message venu cette année de Davos et de Munich n’est pas que la diplomatie est morte, mais que son centre de gravité s’est déplacé. À mesure que les rivalités entre grandes puissances se durcissent, le travail concret de réduction des tensions revient à ces puissances moyennes qui acceptent de garder leurs portes ouvertes. Elles doivent prendre cette responsabilité au sérieux, car un monde de 8,3 milliards d’êtres humains ne pourra supporter indéfiniment le poids de la coercition et du désordre. Une action concertée des puissances moyennes profitera non seulement à elles-mêmes, mais aussi aux pays en développement du Sud global. En l’absence de solidarité, ces pays seront isolés et contraints, un à un, à une perte de souveraineté.
Si les puissances moyennes s’unissent, nous pourrons bâtir un nouveau socle pour l’ordre international, capable de rétablir l’équilibre. La crise iranienne montre clairement qu’une telle restauration est cruciale si l’on veut détourner la géopolitique d’un monde gouverné par la seule puissance. Même depuis une cellule de prison, je garde foi en la possibilité d’un tel fondement.
Copyright : Project Syndicate, 2026
Par Ekrem İMAMOĞLU
Maire d’Istanbul, (suspendu de ses fonctions et emprisonné depuis le 19 mars 2025).


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