Photo Mohammad Yassine / L'Orient-Le Jour
C’est venu avec le temps. Sans s’en rendre compte, et sans le vouloir. De guerre en guerre, Ziad E. a appris à distinguer les bruits. Zzzz, chiiiiioooo, kaboum. Il y a les tirs d’artillerie, les bombes à fragmentation, les missiles sol-air, les drones, les avions de chasse, les bombardiers et les outils de renseignement. Le grondement sourd des obus tirés des navires et le sifflement des projectiles venus du ciel. Les frappes d’avertissement, les explosifs légers et les charges quotidiennes.
Et puis il y a les opérations spéciales. Les calibrages hors normes. Ceux qui emportent tout sur leur passage, des kilomètres à la ronde. Comme ces bombes antibunker qui déversent des centaines de kilos d’explosifs sur des blocs entiers de bâtiments où se trouvaient Hassan Nasrallah, le 27 septembre 2024, puis Hachem Safieddine, six jours plus tard. Ces jours-là, le quinquagénaire a tout de suite compris. « Le même son, la même vibration. »
Au fil des ans, Ziad établit une cartographie des sons. Il n’est pas expert militaire. Il n’est pas ingénieur ni ambulancier. Il est propriétaire d'un salon de coiffure dans la capitale. Comme beaucoup de Libanais de sa génération, il a grandi avec une bande sonore explosive.
Ça a commencé dans le Chouf, dans l’Iqlim el-Kharroub, où il est né en 1976. En 1983, le retrait des troupes israéliennes de la montagne druzo-chrétienne au cœur du pays entraîne une lutte pour son contrôle. Les violences atteignent son village à majorité sunnite en 1985. Après le repli des milices chrétiennes, des combattants proches du Parti socialiste progressiste et d’Amal s’en prennent aux civils. Ziad n’a pas 10 ans. Il quitte sa maison avec ses parents et ses douze frères et sœurs au beau milieu de la nuit, « en pyjama ». Direction Beyrouth, où d’autres sons l’attendent.
Boum, boum, boum. Le souffle des roquettes Grad, les tirs d’artillerie et les grenades rythment le quotidien de la capitale. La mélodie de la guerre est continue, moins épisodique. Elle prend toute la place, s’étale parfois sur plusieurs heures. Tac-tac-tac. C’est aussi l’époque des rafales d’armes automatiques et du bruit sec et saccadé des snipers. Trente secondes entre chaque coup : la signature d’un bon tireur qui observe sa proie et se repositionne avant de passer une nouvelle fois à l’action.
D’une guerre à l’autre, les sons évoluent à mesure que les armes se perfectionnent. Mars 2026. Exit les rafales d’explosions, place à la frappe chirurgicale et aux « missiles intelligents » qui font trembler sans « bavures » indésirées. La suprématie de feu israélienne n’a plus rien à voir avec le boucan des obus d’antan. Elle assure désormais une mort quasi silencieuse. Il y a quelques jours, la frappe ayant visé un immeuble de Bachoura, à quelques rues du salon, rappelle le degré de maîtrise atteint : « neutraliser » un sous-sol sans abattre l’édifice. « Ils savent ce qu’ils font », reconnaît Ziad.
Cela fait une dizaine de jours que la guerre a repris. À Sodeco, à quelques mètres de l’ancienne ligne de front coupant la capitale, le salon est calme. Il y a bien quelques clientes matinales venues pour un « lissage naturel ». Mais la saison des expatriés, quand la ville croulait sous la demande, est déjà loin. Les frappes dans le centre de Beyrouth ont calmé les ardeurs de ces dames. L’étau se resserre.
Au bac à shampoing, Fadi n’est pas impressionné. Le garçon est arrivé de Homs, en Syrie, il y a tout juste un an, après la chute de Bachar el-Assad. Tirs de mortier, snipers, voitures piégées, frappes aériennes : là-bas, la guerre ressemble à un cocktail de sons imprévisibles. Lorsqu’en 2024 les Israéliens visent des entrepôts d’armes appartenant à l’ancien régime et au Hezbollah, les déflagrations font trembler les murs de la ville. Alors quand l’armée israélienne annonce, jeudi 12 mars, vouloir frapper le bâtiment en face de chez lui à Beyrouth, Fadi ne bronche pas. L’ordre d’évacuation est de 300 mètres. 300 mètres, en jargon israélien, ça veut dire que l’immeuble ne sera pas abattu.



