Luna Hachem. Photo Hassan Mahdi
Luna Hachem : Notre génération ne sait pas ce que signifie vivre en paix
Habitants de Marouanié, dans la région de Saïda, Luna Hachem et sa famille ont dû quitter leur maison en hâte pour se réfugier à la montagne, dans un village du Chouf. « Nous avons laissé derrière nous tous nos souvenirs, ainsi que les êtres chers qui ont refusé de quitter le village », raconte amèrement cette étudiante de master en littérature française à l’Université libanaise, au Liban-Sud. Ses plus grandes craintes sont « de ne plus jamais retourner chez elle, ou de perdre un proche », ou bien, dans l’éventualité d’un retour lorsque la guerre prendra fin, de trouver sa maison au ras du sol.
Cette étudiante de 24 ans avoue être tiraillée par des émotions pour le moins « complexes, difficiles et contradictoires ». Entre nostalgie et peur, elle confie se sentir triste, impuissante, désespérée. Malgré les vagues de colère qui la submergent, elle s’efforce de rester résiliente. « Je ressens une force intérieure qui m’incite à vouloir comprendre, analyser, penser de façon positive et trouver aussi quelque chose qui occupe mon esprit malgré la tristesse. Je me dis qu’une guerre ne peut pas durer éternellement », se console Luna. Désormais, elle s’applique à une nouvelle tâche mentale, celle de « se rappeler chaque jour que c’est une situation qui ne va pas s’éterniser et d’y croire fermement ». Pour elle, cultiver et maintenir une attitude positive est indispensable, tenant à soutenir sa famille et ses proches et à les aider « à dépasser l’horreur de la guerre ». En parallèle, Luna essaie de sortir de sa bulle en s’ouvrant aux autres. « J’essaie de communiquer avec les habitants de ce village qui nous a accueillis, de créer des liens d’amitié et de comprendre leurs coutumes, vu que nous appartenons à des régions différentes », note-t-elle.
De même, afin de composer avec ces moments difficiles, il lui arrive également de se replier sur elle-même, non pas pour ruminer, mais pour se calmer. « J’essaie de libérer ce que je ressens en écrivant mes pensées et mes sentiments. Je me plonge aussi dans un livre pour oublier ce qui se passe autour de moi », souligne-t-elle. Dans le contexte de cette situation qu’elle qualifie de « chaotique », cette étudiante en master avoue que même si ses études « comptent énormément » dans sa vie, elle n’arrive plus à se concentrer sur son travail. S’inquiétant pour ses proches restés au Sud, elle est à l’affût des nouvelles de la guerre et des menaces adressées aux habitants, accrochée aux notifications qu’elle reçoit chaque seconde. Sa vigilance constante n’est pas sans perturber l’attention qu’elle doit porter à ses études. « Mais je ne lâcherai sûrement pas. J’ai emporté tout ce dont j’ai besoin pour étudier, comme des livres, des cahiers et une tablette. Je compte essayer de réviser un peu », affirme la jeune fille, avouant lutter de son mieux pour maintenir ses objectifs universitaires qui lui semblent un peu loin maintenant.
« Pour le moment, mes options ne sont pas claires du tout. Je ne sais pas si je devrais quitter le pays, si je serais obligée de m’inscrire dans des facultés situées dans des zones épargnées par la guerre, ou bien laisser tomber cette année pour recommencer l’année prochaine et carrément perdre une année d’étude », se désole-t-elle.Déplorant la réalité que vivent les jeunes aujourd’hui, cette étudiante en dresse un triste portrait. « Notre génération ne sait pas ce que signifie vivre en paix et en sécurité, surtout qu’on est nombreux à avoir perdu quelqu’un ou quelque chose durant les guerres. Nous avons appris à renoncer et à ne nous accrocher à rien, car tout peut être perdu à tout moment. » Ainsi, évoquant l’impact économique, social, éducatif et psychologique de la guerre sur les étudiants, elle affirme que ces derniers « essaient fortement de construire leur vie et de créer un futur meilleur, malgré tout. Cependant, chaque fois qu’ils arrivent à atteindre une nouvelle étape, la guerre les fait reculer de 100 ».

Jana Saghbini : On vit constamment en mode survie
Réveillée, affolée, par les puissantes frappes israéliennes sur la banlieue sud de Beyrouth dans la nuit du dimanche 1er mars, Jana Saghbini, 20 ans, n’a qu’une seule idée en tête : rentrer chez elle, dans son village situé près de Zahlé. « J’ai voulu rejoindre mes parents qui s’inquiétaient énormément pour moi. J’étais terrifiée aussi », avoue cette étudiante en 3e année de sociologie, option information et communication, à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth. Faute de moyen de transport, gagnée par la panique, elle contacte plusieurs camarades, avant de trouver quelqu’un qui se rend à Zahlé. Elle quitte finalement Beyrouth le matin à 7h.Bien qu’en sécurité chez elle, elle entend souvent les frappes alentour. « J’essaie d’être optimiste, mais je ne peux pas m’empêcher de stresser ! » La peur ne la lâche pas, « une peur de l’inconnu et d’une guerre qui peut provoquer des pertes humaines et matérielles », précise-t-elle.
Ressentant également de la frustration, elle se confie : « J’en ai ras-le bol !
C’est épuisant. Surtout qu’on n’en est pas à la première guerre. On vit constamment en mode survie, alors qu’à notre âge, on doit multiplier les expériences, visiter plusieurs endroits et chercher un emploi. Notre vie est en suspens maintenant, en attendant de voir comment les événements vont évoluer. »
Se réfugiant dans la prière pour se calmer, elle consacre davantage de temps aux moments passés en famille. « Ces moments me procurent de la sécurité et un sentiment de gratitude. Je suis reconnaissante parce que ma maison est hors de danger, mes parents sont en bonne santé et ne sont pas affectés de manière directe par les incidents, malgré leur impact sur leur situation financière », note Jana.
Pour éviter d’être anxieuse, elle essaie également de s’exposer le moins possible aux médias. Étant membre de la Croix-Rouge libanaise-secteur jeunesse, elle s’engage par ailleurs sur le terrain auprès des personnes déplacées. « Le fait de voir la situation déplorable de ces gens-là et de pouvoir les aider me donne de la force. Finalement, nous sommes tous des Libanais, malgré les tensions que la guerre engendre entre les communautés. Il faut se rappeler que nous sommes tous des humains », ajoute-t-elle avec émotion.
Côté études, le travail académique reste sa priorité. « Je fais de mon mieux pour me concentrer et étudier le matin. Je mets de la musique douce, ça m’empêche d’entendre les bruits dehors et le bruit de la télévision. Sinon, je pars m’installer dans un café pour travailler », raconte Jana. N’étant pas à sa première expérience de cours en ligne, établis lors de la pandémie du coronavirus puis lors de la guerre précédente, elle a appris à créer un environnement propice aux études. « Je travaille sur mon bureau, dans une pièce sans télévision. Je laisse aussi mon téléphone et toutes les autres distractions dans un autre endroit de la maison », souligne-t-elle.
Qualifiant sa génération de résiliente, Jana se demande, cependant, si les jeunes « auront encore envie de rester au Liban, si ça vaudrait toujours le coup, à cause de tous les événements tragiques » survenus depuis 2019. « J’avais eu deux opportunités de poursuivre mes études en France, mais j’y avais renoncé, juste parce que j’aime beaucoup mon pays et que j’ai voulu rester proche de ma famille. Si la situation perdure, je compte partir, même si je n’en ai pas envie. J’y serai obligée pour avoir un avenir meilleur », avoue-t-elle.

Rafka Rizkallah : Continuer à avancer et à chercher un avenir meilleur
Étudiante en 2e année de MBA à l’Université antonine, Rafka Rizkallah est également infirmière diplômée qui exerce sa profession aux urgences de l’hôpital Bellevue Medical Center, à Mansourieh. Subissant une pression plus forte qu’à l’accoutumée sur son lieu de travail, Rafka affirme que la situation l’affecte de manière directe, sur le plan émotionnel et psychologique. Évoquant l’inquiétude, l’anxiété et la fatigue mentale qui l’habitent, elle avoue se sentir parfois démunie face à l’imprévisibilité de la guerre. « L’incertitude concernant l’évolution de la situation rend difficile de se projeter. On ne sait pas toujours à quoi s’attendre pendant un service, le nombre exact de patients qui vont arriver ou la gravité des cas. Cependant, en travaillant aux urgences, j’ai appris à garder mon calme et à rester concentrée sur mes responsabilités », explique la jeune infirmière. De par la nature de sa profession, en ces temps de crise, Rafka confie se sentir encore plus responsable que jamais, que ce soit envers ses patients, ses collègues, ses parents ou la société en général. « Aux urgences, nous devons rester professionnels et efficaces, malgré la pression », affirme-t-elle.
Cette étudiante de 23 ans se dit également « résiliente face aux difficultés », à l’image des jeunes de sa génération. « Les étudiants aujourd’hui vivent sous une pression constante, entre incertitude, responsabilités et volonté de construire leur avenir, en dépit des défis et des conflits qui se succèdent, rappelle-t-elle. Cependant, nous continuons à avancer, à nous adapter et à chercher un avenir meilleur. »Sur le plan personnel, Rafka vit sa résilience au quotidien, dans le cadre de l’exercice de sa profession, de même qu’à travers la poursuite de ses objectifs académiques. « Ce sentiment de résilience se traduit concrètement par ma capacité à continuer à travailler, à gérer le stress et à m’adapter aux circonstances sans abandonner mes objectifs », souligne-t-elle, sans cacher sa crainte quant à l’aggravation de la situation, l’instabilité du pays et l’impact sur son parcours professionnel et académique. Adoptant autant que possible une attitude positive, elle n’hésite pas à demander conseil à ses collègues et ses parents, « notamment sur la gestion des situations stressantes, la prise de décision dans des contextes tendus et l’adaptation aux nouvelles procédures », note-t-elle.
De même, Rafka tente de rester rationnelle, « de ne pas réagir uniquement avec (ses) émotions, mais d’analyser les situations de manière objective », d’être flexible en « s’adaptant rapidement aux nouvelles conditions de travail ou d’étude, et en restant ouverte aux différentes solutions et aux nouvelles opportunités qui pourraient se présenter, malgré les difficultés ».
Pour la jeune étudiante, il s’agit aussi d’être capable d’accepter les changements au niveau des conditions de travail et de pouvoir réorganiser son quotidien en fonction de ses différentes obligations. « Par exemple, il faut parfois adapter mes horaires, gérer une charge de travail imprévisible ou modifier mon planning d’études selon les circonstances. » D’ailleurs, ses études continuent d’occuper une place très importante dans son quotidien. « J’essaie de me concentrer en restant disciplinée, en me focalisant sur ce que je peux contrôler, en maintenant une certaine routine et en gardant mes objectifs en tête », affirme-t-elle, avant de confier recourir aussi à la prière qui l’aide à retrouver le calme et à garder l’espoir.

Katia al-Ahmadié : Planifier devient difficile
Pour Katia al-Ahmadié, l’impact de la guerre sur sa vie va au-delà de sa santé mentale, de son quotidien ou de ses études. Ce qu’elle craint, c’est que cette escalade retarde ses projets académiques et professionnels, si jamais elle devait durer. Étudiante de master 2 en médias numériques à la faculté d’information de l’Université libanaise, elle travaille actuellement sur son mémoire. Or, dans les circonstances actuelles, il lui est difficile d’effectuer le suivi avec son professeur superviseur, ainsi qu’avec le comité d’enseignants chargés de lire le mémoire et de le commenter, ou encore de fixer une date de soutenance afin d’obtenir le diplôme. Le report ou la suspension de ces étapes-clés « n’affecte pas seulement l’achèvement de mes études actuelles, mais aussi mon avenir académique. Si je souhaite postuler dans des universités à l’étranger pour poursuivre un doctorat ou un autre master, tout retard dans la finalisation de mon mémoire pourrait m’empêcher de respecter les dates-limites de candidature », déplore-t-elle. De plus, la faculté d’information est située à Tayyouné, une zone à risque, non loin des quartiers ciblés par les frappes. « Cela crée en soi un sentiment permanent d’insécurité », note Katia.
Par ailleurs, cette étudiante de 24 ans affirme que la guerre affecte directement son état psychologique. « L’anxiété constante et l’instabilité rendent parfois difficile le maintien d’un rythme normal d’études et de travail académique. » Elle explique que l’impact de la guerre sur son mental est d’autant plus marqué que, de par sa formation, elle suit « les événements avec un regard de journaliste ». L’actualité s’est invitée en outre dans le quotidien de Katia, qui raconte que sa famille a accueilli une famille déplacée. « C’est un geste humain naturel dans de telles circonstances, mais la présence d’un grand nombre de personnes dans la maison m’encombre, ce qui affecte ma capacité de concentration, ainsi que le temps que je peux consacrer à mes études et à la rédaction de mon mémoire. » Pour y remédier et échapper au bruit, elle a géré son temps et modifié son rythme de travail, en fonction de celui de la maison, travaillant la nuit plutôt que le matin. Mais, cette solution lui pose également problème. « Cela a rendu mon cycle de sommeil très instable. Je ne dors pas assez parce que j’ai dû changer mes horaires, et le stress aggrave les choses. En effet, les bombardements les plus intenses ont généralement lieu au milieu de la nuit. C’est extrêmement distrayant d’essayer de travailler tout en suivant les informations ; nos niveaux d’anxiété sont très élevés », confie-t-elle, avant d’ajouter qu’aujourd’hui, avec l’intensification de la guerre, « l’inquiétude et l’incertitude sont encore plus présentes dans notre quotidien ».
Malgré ces défis, Katia ne lâche pas. Elle persévère dans son travail pour avancer dans la rédaction de son mémoire. « Pour beaucoup d’étudiants, il devient de plus en plus difficile de se projeter ou de planifier la suite de leur parcours académique. Malgré cela, nous essayons de continuer et de nous accrocher à nos études autant que possible », conclut-elle.

Rola Yamani Najjar : Aucune guerre n’est éternelle
Étudiante en 3e année de littérature française à l’Université libanaise à Saïda, Rola Yamani Najjar avoue aujourd’hui « ressentir une douleur familière, presque héritée ». Témoin de la guerre civile, puis des conflits successifs qui ont secoué le Liban, elle appréhende « la banalisation de la violence ». « À force de traverser les crises, on risque de s’habituer à l’instabilité, de considérer la peur comme un état normal », dit-elle.
Déchirée d’une part par « un sentiment de pitié et de solidarité » envers ceux qui ont été contraints de quitter leurs maisons, et d’autre part par « une forme de rancœur face à ceux qui, volontairement ou par irresponsabilité, nous condamnent sans cesse à revivre ces cycles de douleur », cette étudiante de 50 ans éprouve « un état de sidération », « une incapacité à communiquer avec les autres », tout en s’efforçant, malgré cela, de maintenir le dialogue. Habitante du Sud, suivre en permanence les nouvelles, par vigilance et par crainte, s’avère être une arme à double tranchant. « Je me surprends à rester immobile, clouée sur le canapé, les yeux fixés sur les informations, partagée entre l’angoisse et l’impuissance », confie Rola.
Pour canaliser ses émotions, elle tente de « les comprendre, sans les renier ». Face à l’instabilité, elle essaie de lire et d’écrire. « Non pas pour fuir la réalité, mais pour ne pas me laisser submerger par elle », précise-t-elle.
Se concentrer sur ses études est également une priorité. « Elles constituent pour moi un repère, une forme de stabilité au milieu de l’incertitude. Continuer à lire et à travailler est une manière de résister intérieurement », explique Rola qui reste attachée coûte que coûte à ses objectifs universitaires, qui représentent pour elle « une forme de continuité et d’espérance ». « Notre pays a traversé plusieurs guerres, et chacune d’elles a fini par connaître une fin. J’essaie de garder cette conviction : aucune guerre n’est éternelle », rappelle-t-elle.
Par ailleurs, si Rola reconnaît que sa génération porte une part de responsabilité dans les divisions qui ont fracturé le pays, elle place toutefois son espoir dans les générations futures. « J’ose croire qu’elles ont appris, à travers nos erreurs et nos souffrances, qu’il ne faut pas reproduire les mêmes schémas. Peut-être auront-elles le courage de rompre avec ce cycle et d’imaginer un avenir différent », souligne-t-elle, souhaitant que « ces épreuves les fortifieront plutôt que de les briser ». Finalement, elle invite ceux qui décident de poursuivre leurs études ailleurs à rester attachés à leur terre et à revenir, « porteurs d’exemples de peuples solidaires qui ont su travailler ensemble pour construire un avenir meilleur ».

Sarah Aoun : Nos passions nous donnent l’espoir
La guerre éclate, deux mois avant que Sarah Aoun obtienne son diplôme universitaire, interrompant ainsi ses projets académiques et personnels. Étudiante en 3e année de littérature française, à l’Université libanaise à Saïda, elle reste confinée dans son village, à Jezzine. Le stress, la peur, l’anxiété et l’incertitude « épuisent nos systèmes nerveux qui sont en alerte 24h sur 24. Le traumatisme de la guerre précédente nous hante toujours, alors comment revivre cela une seconde fois ? On sursaute au moindre bruit. On craint de ne pas trouver ce dont on a besoin au supermarché. On a peur pour nous, pour les autres : comment les aider et comment nous aider nous-mêmes », explique Sarah qui décrit la situation actuelle comme « infernale, désespérante, injuste ».
Pour combattre le sentiment d’impuissance, elle aide les déplacés dans le cadre de son volontariat à la Croix-Rouge libanaise. En parallèle, elle se consacre à ses activités artistiques et littéraires, la poésie, le chant et la guitare. « J’utilise l’écriture pour exprimer ce qui me tient à cœur. La lecture se transforme en refuge », confie-t-elle. Quant à ses études, Sarah assure qu’elles « occupaient et occuperont toujours une place importante » dans sa vie. « En terminale, il y a eu la crise économique puis le coronavirus, et des crises successives ont émergé chaque année. On a surmonté tout ça, donc je ne pense pas que maintenant je vais abandonner », souligne-t-elle, affirmant réviser ses cours et les développer en recherchant les informations en ligne. De même, elle raconte se préparer pour le Choix Goncourt comme à l’accoutumée. « Peut-être que cela me fait du bien, vu que c’est quelque chose que je faisais avant la guerre et que maintenant cela me donne cet effet de stabilité. Évidemment, je ne fais pas cela avec la même intensité qu’avant à cause de plusieurs facteurs, mais j’essaye de résister à ma façon à tout ce qui se passe. » D’ailleurs, si la situation perdure, elle envisage de lancer sur les réseaux sociaux une page sur la littérature. « Il faut faire ce que l’on peut avec ce que l’on a. Nos passions sont ce qui nous donne l’espoir : comment s’en passer ? »
S’inquiétant de « la fragilité de la mémoire collective des Libanais qui, de 1975 jusqu’à présent, n’a fait que se fragmenter », elle réalise que la division entre nos sociétés ne cesse de se creuser aujourd’hui. « Il me semble que nous tournons en rond dans le même cycle vicieux », note-t-elle. De plus, elle craint que personne ne soit disposé à dénoncer les fissures qui nous séparent, à se remettre en question et à entamer les discussions avec autrui. « Quel groupe est prêt à abandonner ses croyances, ses idéologies et « ses maîtres » pour suivre une nouvelle voie, celle du Liban ? » s’interroge-t-elle.
Voyant les jeunes de sa génération subir « la dureté de la vie, rêver de quitter le Liban » et « malheureusement, briller ailleurs », elle rappelle qu’ils sont victimes des événements. « Nous n’avons pas choisi la guerre ». Néanmoins, elle appelle les jeunes issus des différentes communautés à être responsables. « Être conscient est crucial. Cela commence par le livre, par la lecture, par changer les narratifs ou les accepter mais décider d’agir autrement », assure cette étudiante de 22 ans. Affirmant que « les étudiants sont les lueurs d’espoir qui façonneront le futur de notre pays », Sarah craint cependant « qu’ils ne s’éteignent petit à petit avec chaque missile », que « leur mémoire collective se fragmente elle aussi, comme celle de leurs parents ».
Reem Jawhari : Nous ne pouvons rien faire
Habitante de la Békaa non loin des zones ciblées, Reem Jawhari, 18 ans, étudiante de première année en information et communication à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, craint que son village ne soit bientôt plus épargné par les frappes. « J’ai peur en pensant à ce qu’il va se passer dans la région, à l’endroit vers lequel nous nous dirigerions, nous ne savons pas non plus si la guerre s’arrêtera ou pas », avoue-t-elle, inquiète à l’idée « d’une escalade majeure, surtout lorsqu’elle ciblerait des civils innocents ».
Peur de l’inconnu, mais aussi d’une menace constante, cette jeune étudiante éprouve de « l’anxiété et de la tension », ainsi qu’un « sentiment de frustration, surtout qu’au Liban, il y a toujours des crises et des guerres ». Pour calmer ses émotions, elle confie se réfugier dans « la prière et la supplication à Dieu pour qu’il nous protège et protège le Liban. Cela me rassure beaucoup quand je suis stressée », assure-t-elle. D’ailleurs, c’est tout ce dont elle est capable, face à l’incapacité de transformer la réalité. « La vérité, c’est que nous ne pouvons rien faire », déplore-t-elle, hantée par l’image « d’un avenir incertain, assombri par les guerres ». En pensant à sa génération, « témoin de guerres successives », et dont le bien-être psychologique est constamment mis à l’épreuve, Reem souligne, en somme, « la triste réalité de l’étudiant libanais qui ne sait pas où il va ».

