Le Hobbit de J.R.R. Tolkien, illustré par Tove Jansson, Christian Bourgois, 2025, 384 p.
Nous sommes en 1930. Celui qui n’est encore que M. Tolkien, professeur à Oxford, écrit une ligne dont découlera sa légende : « Dans un trou vivait un hobbit. » Une phrase en soi délicieuse, qui ouvre la porte à tout un mystère : dans un trou ? un hobbit ? Si l’on sait aujourd’hui précisément ce qu’est un hobbit et dans quel type de trou il vit, c’est que l’univers de la Terre du Milieu est, entre-temps, entré dans l’imaginaire collectif.
Il y est entré par les livres, bien sûr : Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux comptent parmi ces ouvrages capables de faire lire au grand public des romans denses et volumineux. Mais c’est aussi un univers visuel désormais familier à tous. Qu’il s’agisse des illustrations de Tolkien lui-même, puis de celles des dessinateurs devenus canoniques de cet univers, John Howe ou Alan Lee. Ce sont d’ailleurs ces mêmes illustrateurs qui ont servi de référence visuelle à la dernière adaptation des romans : les films de Peter Jackson.
Or ces versions illustrées comme ces films ont en commun de proposer une transcription réaliste, spectaculaire, impressionnante, de l’univers de Tolkien.
L’édition qui paraît aujourd’hui chez Christian Bourgois n’est pas nouvelle dans son contenu graphique, puisqu’elle reprend des illustrations publiées en 1961 en Suède, mais elle paraît pour la première fois en France.
À son origine, deux figures majeures de la littérature jeunesse d’Europe du Nord : d’abord Astrid Lindgren, véritable institution en Suède et autrice de Fifi Brindacier, alors éditrice dans la maison qui projette une traduction du Hobbit en suédois. Son intuition pour choisir l’illustratrice de cette édition va à contrecourant de ce qui se fait habituellement pour Tolkien. En effet, elle pense à Tove Jansson, l’autrice des Moomins, ces personnages de fantaisie poétique, merveilleusement mis en images dans un trait hachuré qui fascine encore aujourd’hui (on pense au dessinateur contemporain Lorenzo Mattotti, dont l’album Guirlanda est un hommage direct aux Moomins).
Jansson hésite d’abord : l’univers de Tolkien ne lui est pas naturel. Mais elle finit par accepter et s’approprie pleinement le matériau. Elle réalise une série d’images à sa manière : une poésie feutrée, un graphisme éloigné du réalisme, des dessins mystérieux, joueurs, légers dans ce qu’ils dégagent plutôt que réalistes et impressionnants.
En relisant les premiers chapitres du Hobbit, on se souvient alors que le ton de ce roman, qui lance la saga, débute exactement ainsi : de manière légère, facétieuse, joueuse… Ce n’est qu’au bout de nombreuses dizaines de pages que Tolkien devient soucieux d’insuffler une densité et un réalisme à son univers.
Les dessins de Tove Jansson rendent honneur à cette intention première de l’auteur. Voilà une édition qui met en avant une autre vérité de ce texte classique.
Cerise sur le gâteau, l’édition est soignée : le format relativement grand en fait un bel objet, qui a une présence sur l’étagère, tout en étant agréable à tenir en main. Une réussite !