Gisèle Pelicot. Photo DR
C’est un livre qu’il faut lire deux fois : d’une traite, puis par à-coups. Comme s’il fallait d’abord prendre la mesure de l’affaire hors norme des « viols de Mazan » – ce procès intenté à Dominique Pelicot en France, condamné pour avoir drogué, violé et fait violer son épouse, Gisèle, sous soumission chimique, des années durant – avant d’y revenir, page après page, pour en éprouver la portée humaine dans chaque phrase, chaque mot.
Coécrit avec l’écrivaine et journaliste Judith Perrignon, Et la joie de vivre fait entrer le lecteur dans la véritable intimité – et non celle du dossier judiciaire – de « la femme la plus courageuse du monde », comme l’avait titrée, le 20 décembre 2024, le quotidien britannique The Times, au lendemain des verdicts prononcés par la cour criminelle du Vaucluse, à Avignon. Son mari y était condamné à vingt ans de réclusion criminelle, tandis que les cinquante autres prévenus écopaient de peines allant de trois à quinze ans d’emprisonnement.
Un procès de quatre mois, suivi dans le monde entier, non seulement en raison de l’horreur des faits jugés, mais aussi grâce à cette décision charnière prise au détour d’une marche sur l’île de Ré, où Gisèle Pelicot s’était isolée : ouvrir les portes du tribunal, lever le huis clos, pour que « la honte change de camp », dans le sillage des combats menés par l’avocate franco-tunisienne Gisèle Halimi dès les années 1970. Un geste rare, presque politique, qui a transformé une affaire criminelle en moment de bascule et de réflexion collective.
En refusant l’anonymat, Gisèle Pelicot a fait don – utile – de son histoire et de ses blessures à une société trop souvent tentée de détourner le regard. Les audiences ne racontaient plus seulement la mécanique glaçante de la soumission chimique ; elles mettaient en lumière la complaisance et la lâcheté ordinaires d’hommes d’apparence banale, d’où qu’ils viennent, quels qu’ils soient, révélant combien la culture du viol demeure, malgré les combats menés depuis des décennies.
Ni colère, ni haine
Mais en racontant son histoire, Gisèle Pelicot se la réapproprie et entraîne le lecteur dans les méandres de ses souvenirs, de ses émotions et de ses pensées les plus intimes. Tiré à 150 000 exemplaires et publié en vingt-deux langues, l’ouvrage – sans doute le plus attendu de ce début d’année – raconte les petits bonheurs du quotidien comme les grandes blessures de l’enfance. Il retrace l’itinéraire d’une femme, d’un homme, d’un couple uni dans la France d’après-guerre. Gisèle Pelicot y évoque le mariage et ses soubresauts, le travail et les difficultés financières, la maternité et l’éducation des enfants. Une existence ordinaire, en somme, qui bascule dans l’innommable. « Je me suis pris un TGV en pleine face », répète-t-elle… sans colère ni haine.
Sans doute est-ce là, aussi, la grande leçon de cette affaire : l’élégance et la dignité dont Gisèle Pelicot a fait preuve tout au long de la procédure judiciaire se retrouvent dans ses mots. Le sourire et la joie de vivre qu’elle oppose à l’effondrement ne relèvent ni du déni ni de la posture ; ils sont une manière de tenir debout, de reprendre possession du récit et d’imposer la lumière à l’abject.
S’il porte en lui un message d’espoir – pour celles et ceux qui s’y reconnaîtront comme pour les générations à venir –, le livre refuse tout ressentiment. « Je sais bien que mon histoire démontre qu’il y a autour de nous, où que nous soyons, un taux élevé de violeurs potentiels. Je sais qu’elle a pu nourrir le dégoût des hommes, mais pas chez moi. »
Au risque d’étonner les esprits les plus radicaux, l’histoire de Gisèle Pelicot ne sert ainsi pas de socle à une lutte des sexes. Interrogée par la presse internationale à l’occasion de la parution de l’ouvrage, celle qui a retrouvé l’amour en 2023 le répète à l’envi : « Nous sommes faits pour vivre ensemble. »
Et la joie de vivre de Gisèle Pelicot, Flammarion, 2026, 314 p.