D.R.
Je suis un Ara de Daniel Pujol, illustrations de Ricardo Ozier-Lafontaine, Atlantiques déchaînés, 2025, 100 p.
La parole poétique est singulière, et sa singularité – c’est le plus étonnant de sa genèse – nous parle presque directement, c’est-à-dire qu’elle suscite la parole intérieure du lecteur, à son tour. Même lu en silence, le poème résonne par notre propre voix intérieure. Cependant, il faut revenir à ce moment où, avant de la transmettre, le poète s’exerce à l’écouter, à veiller sur sa fragilité, c’est-à-dire à veiller à ce qui en elle la rend instable, précaire et ténue. Cette intuition qui vient du plus lointain de lui-même, le poète l’écoute, sans relâche, parfois pendant des années. Ce qui se manifeste comme une évidence, un jour, s’incline avec élégance sur la page, telle une révérence accomplie dans la cérémonie d’un culte paysan. La poésie, nous rappelle l’écrivain Dany Laferrière, célèbre la banalité du quotidien et rend la vie plus intense : « Chaque chose vivante que nous faisons pour le compte du bonheur, même danser avec une chaise, est une prise de guerre dans ce combat où la vie affronte la mort avec une poignée de lettres d’alphabet », écrit-il dans un texte récent.
Daniel Pujol écoute depuis de nombreuses années cette voix qui parle en lui, qui est aussi lui-même, un bruissement qui conduit ses pas le long de ses pérégrinations. C’est donc tout naturellement qu’il entretient ce dialogue et qu’il entend les langues qui le traversent : langues créole, brésilienne, arabe du Liban, française, anglaise, roumaine, allemande, d’autres encore qui, en lui, se partagent la parole, qui devisent entre elles, avec insistance.
« Je suis un ara » : il est oiseau coloré, de bleu et de rouge, oiseau devenant rare, on le sait, à l’écoute justement des mots du monde, et qui rappelle aux oublieux que le monde est là, à portée d’écoute. Ces vocables assurent notre présence, bien sûr, et dans ce dialogue où Je devient Tu, c’est tout un bestiaire qui se manifeste : du moustique au « zigzag erratique », aux « mésanges / transparentes de l’éveil », le poète accoste ses doubles : chiens « qui vont en meute comme les mots », colibris, « singes bondissants », jaguar, loutre, « vautours sorciers », « tortue, silencieuse, / intérieurement affolée en expulsant ses œufs ». Il y a une évidence de ce monde si proche de la grande forêt, malgré les « louches péripéties » : « Qu’il ne soit pas dit que Manhattan nous prive, ne serait-ce que l’espace d’un cillement, de nos nécessaires savanes, jungles, baies et anses, baleines. » Même dans Brooklyn, les passantes finissent par disparaître au coin d’une rue.
Par la vertu des images, l’écriture de Daniel Pujol est une célébration de l’existence, dans tous ses aspects, même les moins reconnus. L’existence est d’abord un ravissement causé par ce que la parole commune blâme en général, mais s’agit-il bien de la parole commune ? « Le trivial m’enchante en sa divinité », écrit le poète, et cette profession de foi, le lecteur la lit comme un art poétique. Car cette parole qui bruit dans le dedans procède de la rencontre entre la banalité de l’existence et l’effervescence de la pensée, ce charivari tourmenté : « Deux souffles précipitent en moi une sorte de fièvre / non pas du corps mais de la langue parlée, débitée en parole au combat perpétuel ». Certes, la philosophie – que Pujol enseigne – pourrait apporter de la raison et apaiser ces confrontations. Mais c’est un leurre : « il faut arrêter maintenant de jouer avec la philosophie », ce « labyrinthe de l’abstraction » qui bricole des systèmes qui apportent sans doute satisfaction à l’exercice de l’esprit, mais qui rendent également le réel quelque peu opaque, et font rater les territoires de la sensualité. La voix de son autre lui-même lui enjoint de renoncer à l’art de la posture : « Habitue-toi à l’habituel. Ce n’est pas facile ». La poésie alors devient le seul « sextant » qui vaille, et qui nous rapproche de la question qui fonde nos existences : « Qu’y a-t-il en nous qui nous brûle ? »
Ce qui importe n’est pas seulement l’abdication d’un geste ou d’une posture, mais bien la disponibilité à la « nonchalance des étonnements », qui est le souci de l’existence : « Ô vivant, règne sur moi, en moi, dans les plis ». La poésie de Daniel Pujol, nous la lisons comme une célébration de la vitalité tenace, que l’on suit dans ce poème si délicat qui célèbre l’amour de Maria et José, à Belem, la cité pourtant dangereuse. C’est aussi par là qu’il rejoint la lignée des poètes de la simplicité et de la concision : Ana Akhmatova, Benjamin Fondane, Ghérasim Luca, Magloire-Sainte-Aude, Cavafy, Davertige et les autres. Ce sont des poètes de l’enchantement et de l’émerveillement de l’existence.