Critiques littéraires

François Bégaudeau, le basculement de deux vies

François Bégaudeau, le basculement de deux vies

© Francesca Mantovani / Gallimard

Désertion de François Bégaudeau, Gallimard, 2026, 247 p.

D éserter, c’est choisir une voie divergente, c’est imaginer d’autres vies possibles que celles prescrites par les institutions prétendant connaître notre bonheur (familles, écoles, casernes, travail salarial…).

Déserter, c’est ce que fait Steve, le personnage du roman de François Bégaudeau, en s’engageant dans d’autres chemins que ceux qui lui ont été assignés.

Steve grandit dans une ville côtière du Nord de la France. Une vie avec ses déterminismes, ses surprises et ses intrigues  ; une existence assez ordinaire et largement subie.

Durant son parcours scolaire, Steve se retrouve souvent en retrait. Il endure la dévalorisation des professeurs et du système scolaire, le harcèlement de ses ex-camarades. Avec son frère Mickaël, son presque jumeau, Steve s’adonne aux jeux vidéo. Les frères jouent en ligne dans des activités de guerre. Depuis le divorce de leurs parents, ils vivent avec leur mère, mais voient aussi régulièrement leur père. Après avoir quitté le lycée, Steve cherche à intégrer l’armée mais est refoulé. Il vit de petits boulots, trompe son ennui dans des joints et travaille comme serveur dans un restaurant.

Mais ce qui fait vibrer Steve au fond de lui, le lieu où il se retrouve réellement vivant, c’est l’amour qu’il voudrait porter aux autres. Il fait don d’une partie de ses revenus à la lutte contre la mucoviscidose, maladie dont il a découvert l’existence avec le chanteur Grégory Lemarchal, idole de la Star Academy qu’il a suivi et aimé comme un proche. La mort de Grégory l’a profondément bouleversé. Le jour des obsèques, comme il ne peut se rendre à l’enterrement, il s’isole en haut d’une falaise, une rose à la main. Dans le vent, le regard tourné vers les côtes anglaises en face, il tente de se concentrer sur son deuil mais il ne parvient qu’« incomplètement à être triste ».

C’est dans cette incomplétude que s’infiltre le souffle littéraire de Désertion, dans cet écart saisi entre ce que nous voudrions être, ce que nous aimerions ressentir et la réalité qui s’impose au mépris de nos souhaits et de nos efforts.

Cette faille que porte Steve, incarnée dans le sentiment fugace d’une vie en forme de brouillon, est distillée dans le roman de manière discrète et pourtant, elle semble au cœur de ce qui travaille le récit. Elle permet de percevoir, dans de brefs moments de saisissement, la complexité du personnage de Steve qui s’engage dans la guerre en Syrie, faisant le long voyage pour retrouver le terrain de bataille syrien où son frère s’est déjà rendu quelques mois plus tôt.

Si cet engagement survient après une série de déceptions dans sa destinée, le récit évite les causalités trop faciles et contourne les chemins attendus  ; alors que rien ne le présageait, c’est aux côtés des opposants à Daech que Steve s’aventure.

Alors que le parcours des partisans de Daech sature les productions médiatiques et littéraires des dernières années, l’histoire des volontaires internationaux qui se rendent dans le Rojava kurde a donné lieu à très peu de publications, même si, dans ce quasi-désert éditorial, émerge le récit de Joseph Andras consacré en 2023 à la militante kurde et chanteuse emprisonnée Nûdem Durak.

En donnant voix à des personnages ordinaires, issus de classes sociales prolétaires, Bégaudeau confirme dans ce roman sa démarche, déjà en mouvement dans ses précédents écrits, pour éclairer les marges, les existences minuscules, celles des classes moyennes des petites villes de France.

Durant leur séjour au Kurdistan, Steve et son frère rencontrent des volontaires internationaux venus d’histoires et de géographies diverses, porteurs de motivations variées, de l’engagement politique plus ou moins affirmé à la volonté de fuir l’ennui social, de quitter une famille dysfonctionnelle, ou de suivre un ami ou un amour.

Au Rojava, dans ce territoire kurde du Nord de la Syrie sous administration autonome, Steve et son frère suivent une formation politique, découvrent de nouvelles manières de vivre, des pratiques solidaires, la cogestion, le rôle des femmes dans la lutte, le communalisme, une vision libertaire du monde.

Steve découvre aussi les potentialités du langage et de la poésie, grâce à sa fréquentation amicale de Kevin, volontaire venu de Belgique. Kevin lui apprend à regarder autour de lui et à mettre un manteau de mots sur ce qu’il voit et ressent. Il l’invite à aller vers une langue élaguée  ; « tout le cheval se trouve dans la crinière », lui confie-t-il et Steve prend goût à cette activité créatrice.

L’écriture de Désertion est irriguée d’audace et d’inventivité. Le discours indirect libre permet d’accompagner les personnages dans la simultanéité de leurs paroles, de leurs gestes et de leurs pensées. La virtuosité s’incarne dans un phrasé, tantôt ample et vigoureux, tantôt léger, toujours rythmé. La manière d’articuler les morceaux de la phrase, de les disposer dans un ordre inattendu, fait ressortir la musique et le sens. Il y a ainsi, dans certaines phrases, un écho d’Echenoz, d’humour, d’ironie, et cet imprévu qui ouvre l’horizon de lecture. L’auteur adopte aussi des accents durassiens lorsqu’il écrit « Tu n’as rien vu au Rojava », confiant au lecteur la liberté d’établir un lien avec Hiroshima mon amour.

Si le récit ne se découpe pas en chapitres, le rythme de l’écriture permet toutefois de saisir les changements qui scandent une vie. La phrase, sa musique et sa poésie déroulent ce qui construit la continuité d’une existence même marquée par des suspensions, des virgules et des points.

Si Steve ne s’inscrit pas totalement dans la vision du Déserteur de Boris Vian qui, lui, par antimilitarisme quitte l’institution militaire et se tient prêt à vivre modestement, il reste que dans les choix faits par Steve, dans les brèches que lui ouvre la vie, un écart est réalisé et le récit possible de son histoire est lui-même comme un salutaire pas de côté.


Désertion de François Bégaudeau, Gallimard, 2026, 247 p.D éserter, c’est choisir une voie divergente, c’est imaginer d’autres vies possibles que celles prescrites par les institutions prétendant connaître notre bonheur (familles, écoles, casernes, travail salarial…). Déserter, c’est ce que fait Steve, le personnage du roman de François Bégaudeau, en s’engageant dans d’autres chemins que ceux qui lui ont été assignés.Steve grandit dans une ville côtière du Nord de la France. Une vie avec ses déterminismes, ses surprises et ses intrigues  ; une existence assez ordinaire et largement subie.Durant son parcours scolaire, Steve se retrouve souvent en retrait. Il endure la dévalorisation des professeurs et du système scolaire, le harcèlement de ses ex-camarades. Avec son frère Mickaël, son presque...
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