Peter Mimi entouré des acteurs Menna Shalaby, Eyad Nassar, Adam Bakri et Tara Abboud, lors du tournage de la série « Shab al-Ard ». Photo fournie par Peter Mimi
À l’heure où la région s’embrase et est empreinte d'incertitudes, traversée par des questions abyssales sur la terre, l’identité et le droit, la série Shab al-Ard (« Les propriétaires de la terre »), réalisée par Peter Mimi, écrite par Ammar Sabri et développée pour le scénario et les dialogues par Mohammad Hicham Abieh, déploie une fresque dramatique d’une intensité rare. Elle ne se contente pas de relayer l’actualité ni d’en reproduire la surface : elle en explore la profondeur, là où se posent les questions essentielles. Qui possède la terre ? Qui en écrit l’histoire ? Qui paie le prix de sa défense ? Qui reste, qui part ? Comment survivre ? Et avons-nous réellement survécu après avoir assisté à un génocide, vu nos proches assassinés et nos maisons détruites sous nos yeux ?
Loin de la tyrannie du direct et du flux continu des « breaking news », la série – portée par Menna Shalaby, Eyad Nassar, Kamel el-Basha et Tara Abboud – ramène le débat au cœur du conflit : la relation entre l’être humain et sa terre. Non comme simple propriété matérielle, mais comme identité, souffle, prolongement de soi, mémoire et héritage plurimillénaire de la Palestine.
À l’heure où prolifèrent les récits antagonistes sur l’histoire et les droits, Shab al-Ard propose une approche dramatique d’une grande exigence artistique, jusque dans ses moindres détails : la densité des intrigues, la justesse des interprétations, la texture sonore – bombardements, avions, roquettes – et les décors, qui immergent le spectateur dans l’enfer quotidien de Gaza et dans la force de résistance de ses habitants. L’œuvre restitue la dimension humaine du drame, loin des slogans, des joutes oratoires, des débats sur l’origine de la guerre ou les lignes de fracture internes palestiniennes.
La série ne se laisse pas réduire à un objet télévisuel : elle s’impose comme un geste artistique inscrit dans un moment politique et culturel d’une extrême sensibilité, où se croisent les notions de résistance, de mémoire et d’appartenance à l’aune des mutations du réel palestinien et arabe contemporain.
Diffusée durant le mois de ramadan sur des chaînes égyptiennes et sur la plateforme Watch It, Shab al-Ard a enregistré des taux d’audience particulièrement élevés, selon les estimations de la société al-Mouttaheda pour la production. Elle a suscité une vague d’émotion et de solidarité sur les réseaux sociaux, notamment parmi les publics palestinien, égyptien et libanais. Son générique, qui revisite la chanson Yama Mawel el-Hawa dans un nouvel arrangement du compositeur franco-tunisien Amine Bouhafa, interprété par les Palestiniennes Nai Barghouti et Buthaina ainsi que par Amir Eid, chanteur du groupe Cairokee, a envahi les plateformes numériques. Les internautes en saluent la puissance, l’authenticité et confessent, nombreux, avoir été submergés par l’émotion.
La série n’a pas échappé à la controverse : elle a fait l’objet d’attaques israéliennes et suscité un vif débat. La porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Ella Waweya, a ainsi accusé l’œuvre de « falsifier les faits ».
L’Orient-Le Jour a rencontré son réalisateur, Peter Mimi, 38 ans. Ancien médecin, il a quitté la pratique pour se consacrer à sa passion pour la mise en scène et l’écriture, signant notamment Min Ajl Zico, Oqdat al-Khawaja, Moussa, al-Hachachine et la série al-Ikhtiyar, saluée par la critique et récompensée.
Comment avez-vous construit votre vision et votre architecture de mise en scène au milieu d’un tel déluge de tristesse, de mort et de destruction, alors que la guerre est toujours en cours et que les images réelles demeurent présentes dans nos mémoires ?
Je vous remercie d’abord de vous intéresser à la série, alors que beaucoup hésitent à évoquer des œuvres comme Shab al-Ard, pour des raisons compréhensibles, notamment la domination d’un certain discours dans les médias internationaux. Dès l’origine, l’idée qui nous animait était de documenter une période historique à travers la fiction. Les reportages et les bulletins d’information s’effacent avec le temps, remplacés par d’autres événements. La fiction, elle, s’inscrit dans les esprits pour des décennies et traverse les générations.
Depuis le début de la guerre, j’ai été profondément affecté ; j’ai beaucoup pleuré face à ce que vivent nos frères en Palestine : oppression, injustice, mort. Je souhaitais agir, transmettre leur voix et la fixer dans une œuvre dramatique. L’objectif était de faire passer le spectateur d’un monde paisible à un monde en guerre – ou, plus justement, en situation de génocide – dès la première scène, avec le passage de la médecin égyptienne Salma (Menna Shalaby) par le poste-frontière de Rafah.
Nous avons veillé à l’harmonie de tous les éléments : décors, costumes, musique, bande sonore saturée du bourdonnement des drones, des tirs et des explosions. Associés à des lignes dramatiques ancrées dans le réel, ils donnent au spectateur l’impression de déambuler dans les rues de Gaza, devenues des cimetières.

La série est d’un réalisme saisissant. Où a-t-elle été tournée ?
Le tournage s’est déroulé en Égypte, dans des décors construits spécialement, avec de vastes espaces en fond vert. Les bâtiments supplémentaires ont été intégrés en images de synthèse. J’ai étudié chaque plan, chaque lumière, chaque composition pour que la reconstitution soit fidèle au réel.
Nous avons filmé à la Cité de la production médiatique, dans certaines usines détruites que nous avons retravaillées avec l’équipe de production et de décor. Nous avons également tourné dans des zones agricoles et dans le Vieux Caire pour les scènes situées en Cisjordanie. Mon expérience sur la série al-Hachachin m’a été précieuse.
Comment avez-vous dirigé les acteurs avec une telle retenue, sans céder à l’excès mélodramatique ?
Les habitants de Gaza n’ont jamais été et ne seront jamais humiliés. Ils sont, comme l’ensemble du peuple palestinien, un peuple de résistance. Survivre est une forme de résistance. Rester en vie un jour de plus est une victoire.
Les acteurs égyptiens et palestiniens portaient en eux une foi intime en la cause ; ils parlaient comme s’ils incarnaient des personnes réelles. Nous avons construit les personnages avant même de tracer les lignes dramatiques : ce sont eux qui guidaient l’action et dictaient les dialogues. Nous avons modifié de nombreuses scènes au fil du travail, en fonction de cette construction.
Nous avons privilégié l’état émotionnel, mettant la lumière et les choix de mise en scène au service de cette vérité humaine, afin que les sentiments transmis au spectateur soient authentiques.

La série accorde une place essentielle aux détails. Comment avez-vous trouvé cet équilibre ?
Notre foi en la cause a été le moteur essentiel. Notre conviction dans la victoire de tout opprimé a guidé nos cœurs, et c’est ainsi que la série a pu toucher les cœurs.
Nous avons travaillé avec des journalistes palestiniens et des coachs linguistiques afin de restituer avec précision l’accent de Gaza et de la Cisjordanie. Même pour les rôles du camp adverse, nous avons fait appel à des traducteurs maîtrisant l’hébreu dans sa forme parlée, afin de garantir la crédibilité.
J’ai accordé une attention minutieuse aux détails du quotidien : les types d’aliments, les modes de recharge des téléphones, la gestion de l’obscurité, les produits féminins, les médicaments. La scène de fabrication artisanale de carburant à partir de plastique témoigne de la capacité de ce peuple à répondre à ses besoins malgré l’adversité.
La série aurait-elle pu connaître un tel succès sans dimension politique ?
La série parle d’un crime contre l’humanité avant toute lecture politique. Elle met en scène un être humain brisé par l’injustice de la guerre face à l’impuissance des mains liées.
L’Égypte est le premier pays à produire une œuvre d’une telle audace pour défendre un opprimé. Elle a toujours cherché la paix, en particulier sous sa direction politique actuelle. Cela n’empêche pas de montrer les souffrances d’un peuple avec lequel nous formons un seul tissu.
Il est naturel que le public arabe ait été profondément touché : la Palestine demeure la mère des causes.




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