Imaginez un pays avec un système de défense antiaérien très faible, voire inexistant, et sans aucun allié d’envergure susceptible de lui venir en aide. Imaginez maintenant que le régime qui dirige ce pays est détesté par la grande majorité de sa population, et que la stratégie de défense qu’il a mise des décennies à construire a été largement détériorée au cours des deux dernières années. Imaginez enfin qu’au large des côtes de ce pays, la première puissance mondiale ait amassé une puissance de feu sans précédent depuis des décennies et qu’elle menace de l’utiliser dans une opération d’envergure, à moins que le régime en question ne cède sur plusieurs questions-clés.
Dans un tel scénario, la logique voudrait que le régime concerné fasse tout pour éviter la guerre. Son adversaire a pourtant envoyé de nombreux signaux, montrant qu’il souhaite le faire changer de trajectoire plutôt que le renverser. Et pourtant, ce n’est pas ce que fera l’Iran. La logique iranienne a ses propres raisons, sans pour autant être dénuée de rationalité.
Dans l’esprit du guide suprême iranien, Ali Khamenei, et des hommes qui l’entourent, une guerre, même dans ces conditions, demeure préférable à un accord perçu comme une capitulation. Il peut faire des concessions tactiques pour gagner du temps, mais il ne peut pas remettre en question tous les fondamentaux de la République islamique, surtout à 86 ans. Plier sur le nucléaire, les programmes balistiques ou les milices, comme le réclament les États-Unis, reviendrait à renier tout son héritage et à donner l’image d’un roi nu, ce qui pourrait le fragiliser encore davantage à l’intérieur.
Ne jamais rien céder, sous peine que tout l’édifice ne s’effondre : c’est la leçon que les Iraniens ont tirée de l’expérience Gorbatchev et qu’ils ont partagée avec leur allié syrien, Bachar el-Assad. En Syrie, l’histoire a fini par montrer les limites de cette logique. Mais le régime iranien est beaucoup plus uni et résilient que celui de son allié syrien, et n’est menacé par aucune opposition structurée et armée à l’intérieur de ses frontières.
Dans ce bras de fer, le régime iranien fait plusieurs paris. Le premier repose sur l’idée que Donald Trump préfère, in fine, un accord à une guerre incertaine. Il pourrait finir par accepter un JCPOA amélioré s’il parvient à le vendre comme une victoire interne. C’est l’art, dans lequel les Iraniens excellent, de jouer à la fois la montre et la surenchère. On fait semblant d’être prêt à faire d’importantes concessions, on essouffle l’adversaire sur la moindre virgule et on le menace en même temps de fortes représailles en cas de confrontation militaire. Si Trump cède, c’est le scénario idéal, surtout si cela implique une levée partielle ou totale des sanctions. Dans le cas contraire, le régime passe à son deuxième pari.
Il part du principe que le président américain fera tout pour éviter une guerre longue. À quelques mois des midterms, alors qu’une large partie de la base MAGA est opposée à ce conflit, Donald Trump a beaucoup à perdre en interne. D’autant plus si le régime iranien parvient à bloquer le détroit d’Ormuz, par lequel transite 20 % de la consommation mondiale de pétrole, provoquant ainsi une flambée du prix du baril. Quelques missiles balistiques iraniens qui échapperaient au système de défense antiaérien américain et qui toucheraient les pays du Golfe auraient également de quoi mettre Donald Trump dans une position très délicate vis-à-vis de ses alliés. Le régime iranien parie donc sur une guerre courte : suffisamment douloureuse pour impressionner, mais pas assez pour modifier fondamentalement la donne.
La guerre de juin dernier a montré toutes les limites de sa puissance. Les Israéliens ont dominé le ciel et ont infligé des dégâts considérables à leur adversaire, à un coût relativement faible par rapport à ce qui avait été anticipé. Pourtant, le régime iranien considère qu’il en est sorti victorieux. Il a réussi à frapper son ennemi sans recourir à ses obligés et a prouvé sa capacité à absorber le conflit. Plus la guerre durait, plus il estimait que cela pouvait l’avantager.
C’est son troisième pari : que les États-Unis se lancent dans une guerre longue, que le régime ne puisse pas l’empêcher, mais que cette guerre ne constitue pas un tournant stratégique. Si ses programmes nucléaires et balistiques sont partiellement ou entièrement détruits, le régime considère qu’il pourra les reconstruire avec le temps. Si une partie de son appareil, à commencer par le guide suprême, est éliminée, il estime qu’elle sera remplacée par des personnalités suivant la même voie. Quelle que soit l’ampleur de ses pertes, tant qu’il respire, il s’estimera victorieux, à l’instar du Hamas à Gaza et du Hezbollah au Liban. La martyrologie, au cœur de son idéologie, donne en plus une dimension sacrée à ce sacrifice.
Au Liban, le Hezbollah a toutefois été contraint, pour que la guerre s’arrête, de signer un accord qui ressemble fort à une capitulation. Malgré sa rhétorique, le parti chiite est extrêmement affaibli et semble condamné à se réinventer sous peine de disparaître. L’Iran n’est pas le Liban et le régime iranien n’est pas non plus comparable à son plus beau joyau. Mais Nasrallah aussi pensait qu’il était plus intelligent que son adversaire. Lui aussi pariait sur le fait que sa milice pouvait plier mais que jamais elle ne romprait. Lui non plus n’était pas fou. Il n’avait juste pas compris que les règles du jeu avaient changé…


“”Imaginez maintenant que le régime qui dirige ce pays est détesté par la grande majorité de sa population”. Tout comme le mandat libanais actuel qui a déjà déçu une grande majorité de Libanais de tous bords.
16 h 00, le 23 février 2026