© Francesca Mantovani / Gallimard
Dans son dernier roman, Tiré de faits irréels, Tonino Benacquista nous plonge dans les coulisses du monde de l’édition, mettant en scène tout ce que le milieu compte de petits arrangements, de grandes désillusions et de rêves aussi. Éditeurs, auteurs, lecteurs sont autant de personnages ciselés et croqués avec toute la finesse dont il a le secret. Tableau à la fois tendre et piquant de nos contemporains, ce texte jubilatoire, malicieux et profond, nous ouvre un vaste champ de réflexion sur la littérature et l’époque, et sur le pouvoir de la fiction dans nos vies, tel un remède au désordre du monde et au chaos intérieur de chacun.
De cette plongée réjouissante dans les arcanes de l’édition et du pouvoir de la fiction, nous avons longuement échangé avec l’écrivain.
Le personnage de Tiré de faits irréels, un éditeur, convoque souvent le « romanesque », auquel il a consacré sa vie. Et parfois il l’appelle à l’aide. S’agirait-il pour lui d’un Saint Protecteur ?
Cet éditeur n’a publié que des romans et des nouvelles, parce qu’il croit à la force de la fiction, à son pouvoir de révélation dans l’esprit du lecteur. Mais quand, au bout de quarante ans, il fait faillite, parce que ses ventes ne lui permettent plus de tenir, il trouve ça profondément injuste. Il cherche par tous les moyens de trouver une solution pour ne pas déposer le bilan. Il est prêt en effet à toutes les compromissions : supplier un auteur de best-seller de publier chez lui, s’attirer les faveurs d’un juré du Goncourt, se faire racheter par un gros groupe éditorial, mais rien de tout ceci ne va marcher. Alors, il s’en remet au romanesque, parce que le romanesque lui doit bien ça ! Et pendant une nuit entière, il attend un renversement inattendu, un hasard qui défie l’imagination, un rebondissement imprévisible. Appeler le romanesque au secours, quelle meilleure façon de prouver sa foi en lui ?
On retrouve dans ce roman des thèmes qui vous sont chers, comme notre rapport à la fiction, à la création. Je pense par exemple à Saga et je vous cite : « Hormis Dieu et les scénaristes, vous connaissez d’autres boulots où l’on façonne les destins ? »
Dans Tiré de faits irréels, il y a un autre parallèle avec « le boulot » de Dieu. Bertrand Dumas se demande si lui et ses confrères éditeurs ne publient pas des livres pour combler le fameux silence de Dieu, et mettre en mots tout ce qu’Il ne nous dit pas. Mais plus généralement, il est vrai que depuis maintenant vingt-cinq ans, j’étudie notre rapport à la fiction sous toutes ses formes. Par ceux qui la fabriquent, comme dans Saga (les scénaristes), ou ceux qui s’en nourrissent, comme dans Toutes les histoires ont été racontées sauf une. Dans Romanesque, j’interroge la légende, les mythes fondateurs. Et dans Tiré de faits irréels, il s’agit plus particulièrement de la fiction en littérature. Avons-nous toujours besoin de romanesque (les « faits irréels ») pour tenter de comprendre le monde d’aujourd’hui, ou bien est-il obsolète ?
Le roman, écrit au « je », est le monologue intérieur de l’éditeur. Mais parfois vient s’immiscer dans sa pensée un narrateur omniscient, telle une mise en abyme. Est-ce parce que l’on ne se suffit pas à soi-même, tout comme la vie ne se suffit pas à elle-même sans la littérature ?
Le narrateur omniscient intervient à deux niveaux. D’abord quand le héros, pris de court par ce qui lui arrive, sidéré, incapable de réagir, rêve qu’un narrateur omniscient prenne le contrôle de la situation, agisse à sa place et décide pour lui. Bertrand passe alors de sujet (qui dit « je ») à objet (devenu « il »). Il agit comme un personnage soumis aux volontés d’un auteur, ce qui le libère de bien des affres ! Mais ce narrateur « omniscient », comme son nom l’indique, voit tout, sait tout, anticipe tout, même ce que le personnage, en l’occurrence Bertrand, ne sait pas sur lui-même, ou ce qu’il refuse de voir ou d’admettre. Le narrateur entre profondément dans la psyché de Bertrand, nous révèle ses vérités cachées, et anticipe son avenir.
On apprend davantage d’une époque ou d’une société en lisant un roman plutôt qu’en consultant un essai. Comment expliquer ce pouvoir de la fiction dont l’empreinte reste plus marquante et le souvenir plus vivace que l’étude de simples faits ?
L’essai s’adresse à la raison, à l’intellect. Il fabrique du sens. Il se veut convaincant ; c’est une pensée qui s’ordonne, s’affirme, et de fait, il impose son analyse et ses conclusions. Le roman, lui, passe par l’émotion. Hormis quelques exigeantes exceptions, le roman peut être lu sans réel bagage culturel, il n’a pas besoin de références intellectuelles : il raconte une histoire, et laisse (en tout cas il se doit de le faire) son plein libre arbitre au lecteur. Et le lecteur, à son tour, devient sujet, actif, il fait entrer les personnages en résonance avec son propre vécu, sa propre morale. Le roman n’apporte pas de solutions : il suscite les bons questionnements. Mais un roman et un essai peuvent traiter du même sujet par des approches différentes. Les Choses de Georges Perec est en quelque sorte la version romanesque du Système des objets de Jean Baudrillard.
Le contexte est différent, mais les mêmes aspirations ou les mêmes tourments, la même fragilité ou la même force, habitent les personnages de Molière, de Stendhal, de Victor Hugo… et les vôtres aussi. Les vivants redeviendront poussière alors que les personnages de fiction sont immortels. Comment expliquez-vous ce caractère universel de ces entités imaginées qui traversent plus durablement le temps que les êtres de chair et de sang ?
Les grands personnages sont des archétypes humains, des caractères, ils illustrent nos sentiments, nos désirs, notre part d’ombre. Je pense que tout individu au monde est un jour confronté à un questionnement incarné par un personnage de Shakespeare : le remords, la jalousie, l’ingratitude, la passion, etc. Si Don Quichotte incarne l’utopie, et Sancho Pança le pragmatisme, au fil de plus de 1 400 pages ils vont se livrer un réjouissant combat qui, intérieurement, est le nôtre. Dom Juan et Quasimodo sont tous deux parfaits dans leur démesure. C’est ce qui les rend immortels. Les Anglais disent : « bigger than life ». Plus grand (ou plus fort) que la vie.
Vous racontez que votre perception d’Emma Bovary a varié selon votre âge de lecture du roman de Flaubert. La rencontre avec un personnage, comme celle avec quelqu’un de réel dans la vie, est-elle toujours différente selon le moment et selon la situation de chacun ?
J’aime l’idée qu’il y a autant d’Emma que de lecteurs. Et le débat ne cessera jamais : est-elle une amoureuse passionnée ou une enfant gâtée et frivole ? Charles, son mari, est-il cet homme fade qu’elle décrit à longueur de pages ou l’expression même de la ferveur romantique ? Dans mes romans, je veille à ne jamais juger mes personnages, ni les inscrire dans une sorte de manichéisme moral. Je referme immédiatement un livre quand on me désigne les gentils et les méchants. Quand on me dit : « Ce personnage de votre roman, quel salaud ! », et tout à l’inverse : « J’adore ce type, j’aimerais l’avoir pour ami ! », j’ai l’impression d’avoir réussi le personnage en question.
L’un de vos personnages se montre assez résigné : « L’art n’a aucun pouvoir sur le chaos, pas même celui de nous en consoler. La littérature n’a modifié aucun destin ni rendu une âme meilleure ni même sauvé une vie. » Au contraire, le refuge dans le romanesque n’est-il pas une manière de sublimer son quotidien, de mieux comprendre le monde, de mieux comprendre l’autre, de mieux se comprendre soi-même ? Et donc, d’une certaine manière, d’être sauvé ?
Oui, je le pense profondément, comme Bertrand, le héros de ce roman. Mais il croise un type qui, lui, affirme que la littérature ne sert à rien, qu’elle est vouée à disparaître. Et j’aime bien ce personnage qui désacralise, désidéalise la littérature, lui fait perdre toute stature romantique. Je tenais à confronter les deux points de vue afin que le lecteur puisse se forger sa propre conviction. Et il m’arrive de passer de l’un à l’autre… Un matin, je vais me dire que la littérature est le dernier espace de liberté, d’intimité mentale. Le lendemain, je vais me dire que cette même littérature, dont tout le monde parle encore avec respect et déférence, n’est qu’un mot, un concept, une passion du monde d’avant. Et le lendemain encore, je vais penser tout l’inverse ! Sinon à quoi bon continuer d’écrire ? Ajoutons à cela que notre époque est bavarde et assourdissante : prolifération de médias, communication permanente, instantanéité de l’information, ce qui d’une certaine manière démonétise la parole. Le silence et le recueillement de la page écrite nous reconnectent à notre intériorité.
Tiré de faits irréels de Tonino Benacquista, Gallimard, 2025, 192 p.