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Autour de Vénus, un cercle littéraire en deuil


Autour de Vénus, un cercle littéraire en deuil

D.R.

Derrière une grille sombre, en face du jardin du Ranelagh, les larges portes-fenêtres de l’appartement de Vénus Khoury-Ghata laissaient entrevoir les mouvements de sa silhouette gracile. Quand elle attendait de la visite, la poétesse était impatiente, elle s’affairait dans le salon, préparant des tablées généreuses, ou un café frémissant accompagné de petits gâteaux. À peine avait-on sonné qu’elle ouvrait la porte avec vivacité, le sourire aux lèvres ; elle savait recevoir et son élan joyeux rendait les lieux d’emblée familiers. Alors, elle virevoltait dans le couloir, commentant une œuvre d’art d’Ernest Pignon-Ernest qu’elle désignait avec enthousiasme, ou s’attardant sur un ouvrage en évidence sur une petite table, qu’elle était en train de lire ou de relire. « Je lui fournissais des livres régulièrement, et j’aimais les lui apporter, cela me donnait l’occasion de passer du temps avec elle. Je devais lui rappeler que je ne venais pas pour déjeuner mais pour elle ; pour éviter qu’elle ne se fatigue, je venais à l’heure du thé, avec ma compagne. Il y a quelques semaines, avant qu’elle soit opérée, je lui ai apporté différents ouvrages, dont mon Dictionnaire amoureux des livres et de la lecture. Elle les lisait avec attention, et ensuite elle m’appelait pour qu’on en parle », se souvient avec émotion le romancier Pierre Assouline.

« Quand je pense à elle, ce qui me revient, c’est sa joie de vivre, elle avait une énergie incroyable. Et je repense à la poétesse, romancière, traductrice qui captivait les gens. Je me souviens d’une lecture de poèmes d’Adonis, qu’elle avait traduits, les gens étaient captivés, alors que les trois-quarts de l’assemblée ne comprenaient pas l’arabe. Elle lisait tellement bien la poésie, elle la vivait ! Je la connais depuis 20 ans mais nous nous sommes beaucoup rapprochés quand elle a eu le Goncourt de la poésie en 2011. Elle était tellement contente, elle qui avait eu tant de récompenses littéraires, dont la médaille des Arts et des Lettres. Elle nous rassemblait auprès d’elle, René de Obaldia, Albert Dichy, Mohamed Aïssaoui, Jean-Pierre Siméon, Adonis, tous ses amis fidèles », enchaîne l’écrivain, orphelin des moments partagés avec la poétesse. « Elle souffrait de la solitude, enfin de ce qu’elle appelait solitude, c’est-à-dire le fait de ne pas être occupée à cent pour cent en recevant des amis, préparant le repas, conversant… Elle lisait tout ce que j’écrivais, et lorsque j’étais en voyage, on passait beaucoup de temps au téléphone. On parlait du Liban, de politique, de l’actualité ; elle avait la dent dure ! Elle a connu tellement de gens, et sa vie est extraordinaire. Après un premier mariage qui l’a déçue, elle a connu cet éblouissement lors de sa rencontre avec Jean Ghata, leur amour est demeuré intact, c’était très beau de l’écouter parler de lui », rappelle l’écrivain.

Vénus conduisait avec entrain ses hôtes dans son salon ocre et doré, avant de se préoccuper de ce qu’elle allait leur servir. Rassurée lorsque le plateau de café était en place sur la table basse, elle se plaisait à écouter les vies qui l’entouraient, dont elle savait immédiatement saisir les méandres et les discordances. Elle n’était jamais où on l’attendait : si elle avait l’art du compliment, elle pouvait aussi surenchérir de manière plus pragmatique et parfois abrupte. « Il n’y a pas de secret, il faut travailler, travailler et encore travailler ! », lançait-elle quand on l’interrogeait sur la clé de son succès et de la réussite en général.

Elle racontait, par bribes, son existence romanesque, de son enfance modeste à la vie mondaine et souvent vaine des années 60 à Beyrouth, son arrivée en France, son lien consubstantiel à l’écriture, son amour pour ses enfants… Elle en revenait toujours à la littérature et à la poésie. Paule Constant, de l’Académie française, se souvient : « Vénus était la poésie faite femme. Elle avait fait de son salon parisien le dernier salon littéraire que la France a connu. On y rencontrait tout ce qui compte dans la vie littéraire nationale et internationale, jamais le Liban ne fut mieux marié à la France que par cette jolie femme dont le charme intellectuel nous ravissait. L’Académie Goncourt l’avait couronnée du Grand Prix de poésie et moi, je pleure cette amie incomparable qui s’était donnée corps et âme à la littérature pour nous faire la vie plus belle et meilleure. »

Tahar Ben Jelloun lui aussi garde un souvenir ému et prégnant des invitations de la poétesse, qui recevait avec largesse et simplicité. « Vénus avait une générosité exceptionnelle. Elle mettait sa poésie au service des autres, ses amis, les poètes qu’elle admirait, les jeunes qu’elle aidait. Pour Vénus, la poésie doit circuler et appartenir à ceux qui la lisent. Elle avait cette merveilleuse habitude de réunir chez elle des amis, des personnes qui ne se connaissent pas mais qui étaient heureuses de se retrouver chez elle autour d’un déjeuner libanais, servi avec d’excellentes bouteilles de Bordeaux. Romancière, elle racontait les hommes et leur complexité. Mais c’est en poète qu’elle vivait et aimait. » C’est avec nostalgie qu’il repense aux derniers échanges avec son amie : « Je regrette de ne pas l’avoir vue souvent ces derniers temps. Mais nous nous parlions au téléphone, le fixe, pas le mobile. Nous nous échangions nos informations, nos moments d’écriture, de réflexion, de partage. Sa poésie, humaine, exigeante, va dans le cœur de la vie au-delà des apparences. Elle a écrit des pages magnifiques sur son pays blessé, le Liban. Ce que je retiens de Vénus, c’est avant tout sa sublime amitié, chaude, fidèle, pleine d’humour. Et ce fut ainsi qu’elle a vécu, avec l’amitié et la poésie, c’est tout l’amour de sa vie. »

Bouleversé par sa disparition, l’écrivain Jean-Noël Pancrazi revient sur les dernières années de Vénus Khoury-Ghata. « Elle était fatiguée, ces dernières années, Vénus. Fatiguée d’avoir tellement donné, d’avoir tout fait pour les autres, tout écrit. Fatiguée mais toujours royale, vaillante, raffinée et terrienne, courageuse, les yeux grand ouverts sur la mort, la guerre, le monde, attentive, si tendre envers les malheureux, les réprouvés, les gens de l’eau, étincelante, mondaine, merveilleusement comique, entraînante, vivante, incroyablement patiente, travailleuse, solitaire, n’hésitant pas à accompagner dans leurs profondeurs, leurs abîmes de beauté, Ossip Mandelstam ou Marina Tsvetaïeva, célébrant aussi, avec sa fantaisie féérique, les jolies choses de la vie, la lune, les fleurs, les rivières, s’escrimant pour un mot, en français, en arabe, peu importaient les langues, les frontières, les genres, aérienne, courant sur les quais de gare avec ses merveilleux recueils qu’elle portait sur le cœur, dans le cœur, qu’elle récitait, devant des amphithéâtres bondés, éblouis ou des enfants regroupés dans une classe, ne tenant pas compte de l’heure, s’oubliant, heureuse, si belle dans sa robe de nerfs, imposant partout son ardeur, sa grandeur. » Soucieux de la parer de phrases amples et foisonnantes, Pancrazi enchaîne sur les souvenirs d’une relation marquée par les voyages, les rencontres et les aléas des liens qui fondent une existence. « Tant de souvenirs tous les deux, de voyages, de séjours ensemble – la Corse, Port-la-Galère, le Liban, son pays qui était devenu le mien, “je t’emmène à Beyrouth” : quel bonheur en moi, jamais retrouvé, quand elle me l’annonçait –, nos confidences, nos conversations, son pardon immédiat pour mes silences, mes absences, ses rappels à l’ordre quand je lambinais alors qu’elle avait déjà fini, sa manière délicate et ferme de veiller sur moi, son encouragement à sacrifier des étés, des amours pour aller vers le meilleur, comme elle l’avait toujours fait elle-même. » Et de conclure en lui laissant la parole : « Où vont les arbres ? écrivais-tu. Ils vont vers toi pour te protéger enfin », murmure Pancrazi en guise d’adieu.

« C’était Vénus, personne ne connaît d’autre Vénus en France, elle était unique », ajoute Pierre Assouline, entre tristesse et gratitude.

Si le salon de l’avenue Raphaël ne sera plus jamais le même, restent les mots de la romancière rousse : « Écrire tant que le jour est jour. Ne s’arrêter qu’à la tombée de la nuit et de tes paupières. Écrire tant qu’il y aura une goutte de sang dans tes doigts, jusqu’à l’ultime ligne de ta vie et du jour, quand le ciel s’affale sur le bitume et que tu te jettes sur ton lit avec le bruit d’une pierre lancée dans un puits. » (Ce qui reste des hommes, Actes Sud, 2021).

Derrière une grille sombre, en face du jardin du Ranelagh, les larges portes-fenêtres de l’appartement de Vénus Khoury-Ghata laissaient entrevoir les mouvements de sa silhouette gracile. Quand elle attendait de la visite, la poétesse était impatiente, elle s’affairait dans le salon, préparant des tablées généreuses, ou un café frémissant accompagné de petits gâteaux. À peine avait-on sonné qu’elle ouvrait la porte avec vivacité, le sourire aux lèvres ; elle savait recevoir et son élan joyeux rendait les lieux d’emblée familiers. Alors, elle virevoltait dans le couloir, commentant une œuvre d’art d’Ernest Pignon-Ernest qu’elle désignait avec enthousiasme, ou s’attardant sur un ouvrage en évidence sur une petite table, qu’elle était en train de lire ou de relire. « Je lui fournissais des livres...
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