Je suis allé plusieurs fois ces dernières années chez Vénus Khoury-Ghata, dans son appartement de l’avenue Raphaël, à Paris. Entrer chez elle, c’était à chaque fois la promesse de légèreté, de rires, de rencontres avec des gens du monde littéraire, de journalistes, de chroniqueurs, tous réunis autour de l’hôtesse comme autour d’une délicate diva, dans le privilège d’être reçu par la plus généreuse des poétesses. Durant ces réunions, où Vénus appelait toutes les femmes « ma chérie », comme pour rappeler les vieilles coutumes de sa montagne natale, si loin de Paris, elle racontait avec panache des histoires sur elle avec toujours cette ironie teintée d’une feinte innocence qui la rendait irrésistiblement drôle. Elle s’amusait avec malice de ses relations à Audiberti ou des réunions chez elle du prix Max Jacob, parlait de Guillevic et de Jean Orizet. Elle se racontait de la même manière qu’elle écrivait ses romans, avec les mêmes images et la même verve. Ses romans, mis bout à bout, racontent l’histoire de sa vie, celle de son père, de son frère, de ses maris, de son installation à Paris, de ses amours mexicaines et de sa relation à Roberto Matta. Ce sont des livres où se mêlent l’autobiographie, les drames, la guerre et les malheurs de la vie en même temps qu’une poésie et un humour totalement débridés, dans une sorte de superbe réalisme magique féminin.
En entrant chez elle, en ce rez-de-chaussée sur jardin, je pensais inévitablement à chaque fois aux belles pages de La Maison aux orties dont son appartement est le sujet principal. Chez elle régnait un impalpable et subtil mélange de deux ambiances, celle du grand salon parisien, avec des livres et des tableaux de ses amis peintres, et celle d’un intérieur oriental, avec notamment de magnifiques tapis. L’un de ces tapis, de petite taille, me faisait à chaque fois trembler. Il était posé sur le sol en parquet et glissait facilement sous les pas. On pouvait par inadvertance partir avec et se trouver obligé de se rattraper à un dossier de fauteuil ou jouer du moulinet avec ses bras pour ne pas perdre l’équilibre. J’avais glissé une fois, d’autres aussi avaient senti le tapis bouger sous leurs pieds et je ne cessais de regarder Vénus aller et venir dans son salon, effrayé à l’idée de la voir glisser sous mes yeux. Or elle passait au-dessus dudit tapis sans même s’en apercevoir ni comprendre mes peurs. Elle marchait tout de même avec une assurance mesurée, de sa taille de guêpe, fragile, légèrement voûtée par l’âge, toujours élégante, coiffée comme une reine et maquillée comme pour accentuer la mystérieuse profondeur de ses grands yeux. Elle se plaignait du temps qui passait mais acceptait avec humour qu’il ruinât sa beauté. Or elle se trompait grandement, elle conserva jusqu’au bout une beauté et une aura incomparables, quelque chose des madones intemporelles, lumineuses et avenantes, qui subsumait la trace du passage des années sur ses traits.
J’avais l’habitude de l’appeler de temps à autres, depuis Beyrouth. La dernière fois que j’ai voulu le faire, c’était quatre ou cinq jours avant d’apprendre sa mort. Chaque fois que je composais son numéro, le téléphone m’annonçait que la communication ne pouvait aboutir. J’ai eu peur que quelque chose soit arrivé, parce que j’avais appris par une amie que Vénus n’allait pas très bien. Je n’ai compris que trois jours après, c’est-à-dire la veille de son départ, que ce n’était pas son téléphone qui ne fonctionnait plus, mais ma propre ligne qui avait été mise en suspens parce que j’avais oublié de payer la facture. C’est ridicule et je m’en veux, mais je me dis pour me consoler que Vénus aurait bien ri de ma stupide étourderie, pas loin de ressembler aux scènes tragi-comiques qui émaillent ses livres.