Le siège d'été du patriarcat maronite dans le village de Dimane, dans le caza de Bécharré sur les hauteurs du Liban-Nord, le 16 mai 2023. Photo d'archives Matthieu Karam/L'Orient-Le Jour
Sur la route des Cèdres de Bécharré, dans les hauteurs du Liban-Nord, le village de Dimane, connu pour être le siège d’été du patriarcat maronite (dont le siège principal est à Bkerké, dans le Kesrouan), est un beau havre vert donnant sur la Vallée sainte de la Qadicha. Il est cependant secoué depuis quelques temps par une querelle portant sur la propriété des terrains et le droit sur les exploitations agricoles.
Le ton a été donné dans un communiqué publié le 23 janvier par l’économe patriarcal de Dimane, le père Tony Agha, dans lequel il précise que « l’objectif de la délimitation des terrains (en cours actuellement) est organisationnel, visant à éviter les empiétements potentiels entre les partenaires eux-mêmes ou avec le patriarcat. L’objectif est d’encourager les partenaires à ne pas négliger ces terrains qui leur sont livrés, sans aucun changement juridique dans la nature de leur relation avec le patriarcat ».
Une loi du Vatican en 1986
Pour toute personne non familière avec cet arrangement historique entre le patriarcat maronite et les habitants de Dimane et d’autres villages de la région – dont Blaouza et Wadi Qannoubine –, ce communiqué est énigmatique. Car il faut savoir qu’au regard de la loi, l'intégralité des terres de cette région appartient effectivement au patriarcat. Toutefois, ce dernier ne pouvait pas en disposer à sa guise et était tenu par un partenariat avec les habitants qui, depuis des siècles, consiste à les laisser exploiter les terrains agricoles moyennant une certaine part des récoltes à l’Église. En 1986, une législation édictée par le Vatican a donné à l’Église maronite la latitude de proposer aux habitants d'acheter les terrains où se trouvent leurs maisons, à des prix très bas, en échange d’une modification de statut : ce faisant, ils se désistent de cette qualité de « partenaires » exploitant des terrains agricoles du village. En contrepartie, le patriarcat peut désormais disposer du reste des terrains comme il l'entend.
Mais une décision récente du patriarcat maronite de réorganiser ces terrains ne met pas tout le monde d'accord. Samir Ghosn, enseignant à la retraite de Dimane, est le fer de lance de l’opposition à ce projet. À L’Orient-Le Jour, il affirme que des points d’interrogation persistent concernant l’appropriation des terrains du village par l’Église, estimant qu’ils ont, au fil des siècles, été « cédés par leurs propriétaires d’origine au patriarcat sous diverses justifications, soit pour échapper aux impôts sous l'Empire ottoman, soit pour payer les frais d'études des enfants dans les écoles religieuses ».
« Avec l’arrivée du cadastre dans les années 1950 et 1960, ces terrains se sont retrouvés naturellement propriétés de l’Église », affirme l’ex-enseignant. Selon lui, « Bkerké n’a pour autant pas le droit aujourd’hui de priver les habitants du village de terrains qu’ils ont cultivés durant des siècles ».
Pour Samir Ghosn, qui anime une page Facebook à laquelle contribuent des opposants au projet à Dimane, le texte sur l’appropriation de 1986 « est une façon de céder une petite proportion des terrains du village, pas plus de 17 %, aux habitants, tout en mettant le gros des propriétés aux seules mains de l’Église ». Et c’est là que, selon lui, le bât blesse. « Les terrains en question seront employés pour des projets à caractère résidentiel ou touristique, ce qui risque de faire perdre au village son environnement et son caractère agricole, en phase avec la Vallée sainte (placée sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco, NDLR) », craint le riverain.
Projets agricoles ou touristiques ?
Contacté par L’OLJ, le père Agha réfute toute ces accusations. « Historiquement, les habitants des terrains des villages avoisinant la Vallée sainte ont toujours reconnu le contrôle du patriarche maronite sur ces terres, alors qu'ils cultivaient ces lopins, moyennant une partie de ces cultures à l’Église », explique-t-il. Pour le prélat, « la question de la propriété de l’Église sur les terrains des villages de Dimane, Blaouza et Wadi Qannoubine ne se pose pas ».

Il explique que le texte de 1986 « a permis jusque-là à une cinquantaine d’habitants de Dimane de devenir propriétaires des terrains sur lesquels se trouvent leur maison familiale ». Il ajoute : « Même s’ils ont perdu leur statut de partenaire, ils continuent de cultiver d'autres terrains qu’ils avaient l’habitude d’exploiter dans les mêmes conditions qu’avant, parce que notre objectif n’est pas de les en priver. »
Mais quel est l’objectif de l’Église, donc, par cette « réorganisation » ? « L’idée du Vatican derrière le texte de 1986 était de mettre fin à un partenariat ancestral aux contours flous, qui a causé beaucoup de problèmes au sein des familles sur les droits d’exploitation des terrains », répond le Père Agha. Il réfute totalement l’intention du patriarcat de construire de grands projets qui dénatureraient la région. « Il n’y a rien de tel : tout ce que nous faisons, c’est de pousser les habitants de Dimane à ne plus négliger les terrains agricoles. Et s’ils ne souhaitent plus cultiver les terrains du village, qu’ils nous permettent alors de les cultiver nous-mêmes en créant des offres d’emploi et en ouvrant la voie à d’autres pour l'exploitation ».
Des arguments qui peinent à convaincre Samir Ghosn. Il affirme ainsi que « trois terrains ont déjà été loués par l’Église » à des locataires externes au village. Sur ce point, le Père Agha précise qu’il s’agit « de deux terrains et non de trois, et pas du tout destinés à des projets ». Selon lui, ces parcelles sont louées, l’une à un habitant de Wadi Qannoubine, et l’autre à un homme de Dimane, strictement pour la construction de leur maison et pour de petites exploitations agricoles.
En attendant, le Père Agha rappelle que les habitants du village bénéficient d'un délai « qui n’est pas court, deux ans, pour se remettre à cultiver les terrains » qu'ils exploitent, à défaut de quoi l'Église se réserve le droit d'en disposer à sa guise.
Samir Ghosn, lui, poursuit son « combat pour maintenir intact l’esprit du village », affirmant bénéficier du soutien d’une majorité d’habitants de Dimane, au Liban et à l’étranger.



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01 h 05, le 09 février 2026