On l’appelait dear Henry, ce talentueux immigré juif allemand qui marqua longtemps de sa pragmatique empreinte la diplomatie américaine. Au prix, il est vrai, de deux ou trois épisodes sanglants, c’est à Kissinger, virtuose de la realpolitik, que l’on doit ainsi le retrait US du bourbier vietnamien (pour lequel il fut nobélisé), la détente avec l’URSS, l’ouverture de rapports avec la Chine et les accords de désengagement conclus au Sinaï et au Golan au lendemain de la guerre du Kippour.
Henry oublié, il aura suffi à l’Amérique de Donald Trump de piocher dans la Bible et sa propre histoire pour s’octroyer, dans la paix comme dans la guerre, un nouveau prénom fétiche : celui d’Abraham. En 2020, la Maison-Blanche plaçait sous les auspices de cet auguste patriarche, vénéré par les trois grandes religions monothéistes, les traités de paix conclus en 2020 entre Israël et les deux monarchies des Émirats arabes unis et de Bahreïn ; peu après, celles-ci étaient rejointes par le Maroc, le Soudan et… le Kazakhstan. À l’autre bout de l’éventail, c’est encore le nom d’Abraham Lincoln, icône de la saga américaine, qu’arbore le plus sophistiqué des porte-avions US, tout juste arrivé avec son escorte dans les eaux du Moyen-Orient. Donc à idéale portée de tir face à l’Iran.
Tirera ? Tirera pas ? À en croire Trump, les dirigeants de Téhéran ne demandent qu’à négocier et l’assaillent même de leurs pressantes invites. Cela voudrait dire que l’armada américaine se veut d’abord un formidable outil d’intimidation et de pression. Dès lors, le principal objet en serait d’inciter les mollahs à accepter d’avance les draconiennes conditions préalables qu’a posées Washington à tout dialogue, et qui ont trait surtout au nucléaire et au programme balistique de la République islamique. Or un accident est vite arrivé, surtout avec un homme aussi imprévisible que Trump au timon de la colossale base aéronavale flottante.
Bombarder les infrastructures militaires et civiles iraniennes ne serait certes qu’une promenade militaire pour les Américains. Il en faudrait bien davantage toutefois pour provoquer le renversement d’un régime ne reculant devant aucune extrémité pour conserver le pouvoir. L’envoi de troupes au sol s’avérerait nécessaire, ce qui impliquerait d’énormes pertes humaines pour les deux camps. Même sérieusement affaibli, l’Iran resterait cependant en mesure de riposter contre Israël et les monarchies du Golfe, ce qui provoquerait un embrasement régional, sinon un choc pétrolier mondial. En dernier ressort, l’inexistence à ce jour d’une opposition iranienne unie et crédible de même que le spectre d’un règne du chaos dans un immense pays de plus de 90 millions d’habitants achèvent de recommander la prudence à l’Oncle Sam qui semble près d’ouvrir l’explosive boîte de Pandore.
Toujours est-il que l’imposant Abraham des mers n’en finit pas de faire des vagues et que nous voilà, Libanais, pris une fois de plus dans les remous de l’absurde. Comme si les échanges de menaces entre Américains et Iraniens n’étaient pas déjà assez préoccupants, viennent de s’y ajouter les périlleuses tartarinades du Hezbollah, dont les députés trouvaient moyen mardi de clamer leur allégeance à l’Iran en plein débat parlementaire sur la loi de finances. Comme dans un sanglant jeu de téléphone cassé, cette milice a embarqué le Liban dans une guerre de soutien à Gaza ; mais c’était seulement pour constater que ses patrons de Téhéran n’ont pas levé le petit doigt pour la soutenir à leur tour, alors qu’elle était saignée à blanc, décapitée par Israël. Quotidiennement harcelé par l’État hébreu, le Hezbollah ne s’est pas fendu d’une seule balle de kalachnikov depuis l’entrée en vigueur du fantomatique cessez-le-feu. Mais gare, si l’ennemi s’attaque à la maison mère, on verra ce qu’on verra, se promet néanmoins (et nous promet !) Naïm Kassem.
En attendant de voler au secours de la théocratie persane, le pâle successeur de Hassan Nasrallah peut se vanter d’avoir accompli un premier exploit. Il a fait un sort définitif au fragile mythe d’un Hezbollah susceptible – par la grâce d’Abraham ou de toute autre sainte figure – de se (dé)montrer plus libanais qu’iranien.


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