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La France au Liban, les otages français et les pères jésuites

La France au Liban, les otages français et les pères jésuites

Une plaque commémorative sur l’immeuble près de la rue Mar Élias où ont vécu, de novembre 1929 à janvier 1932, le général De Gaulle et sa famille. Photo Raymond Aftimos et Julien Abi Ramia/L’OLJ

L’histoire du Liban recèle une page lumineuse de l’histoire de France souvent ignorée des Français eux-mêmes. Parler de l’amitié franco-libanaise revient à parler de l’histoire du Liban, tant la France a joué un rôle déterminant dans la destinée de ce pays. De ce passé commun, les Libanais gardent une reconnaissance profonde envers la France. Dans mon enfance, les anciens appelaient la France « al-Oum al-Hanoun » – la mère tendre – et mon grand-père paternel ne fumait que des Gauloises ou des Gitanes, refusant obstinément de porter des étoffes anglaises.

Les racines d’une amitié séculaire

Les premiers liens remontent aux croisades. Plus tard, au XVIe siècle, François Ier conclut une alliance avec Soliman le Magnifique contre la maison d’Autriche, selon le principe ancestral « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Pour justifier cette alliance avec un musulman, contre nature aux yeux de la papauté, le roi de France obtient du sultan, par traité, la protection des catholiques de l’Empire ottoman. De ce traité ambigu naît une amitié durable, selon les termes d’Amin Maalouf. Amitié qui s’enracine particulièrement entre la France et les catholiques de l’empire, notamment les maronites du Liban.

Il faut toutefois attendre la deuxième moitié du XIXe siècle pour que cette relation franco-libanaise connaisse son véritable épanouissement. À cette époque, les congrégations catholiques françaises, fuyant les lois sur la laïcité en France, affluent à Beyrouth et y fondent de nombreuses écoles. Les jésuites, rattachés à la province de Lyon, créent en 1875 l’Université Saint-Joseph, qualifiée de « phare spirituel de la Méditerranée » par Maurice Barrès. Ces établissements contribuent à l’émancipation intellectuelle des Libanais et donnent naissance à une élite à l’origine de la Nahda, la renaissance arabe. Le commandant Charles de Gaulle, en poste à Beyrouth à la fin des années 1920, écrira : « Les religieux chassés par la France recréèrent à Beyrouth une nouvelle France. »

Parallèlement, une épidémie frappant les vers à soie en France pousse les soyeux lyonnais à installer des magnaneries au Mont-Liban. Les montagnards se tournent massivement vers la sériciculture. À la veille de la Première Guerre mondiale, la moitié des revenus du Mont-Liban provient du commerce de la soie avec Lyon.

La naissance du Liban moderne

L’événement politique majeur reste la création, en 1861, de la Mutasarrifiyya ou le territoire autonome du Mont-Liban, imposé au sultan ottoman par Napoléon III après les massacres de 1860 des chrétiens par les druzes. Tout en faisant partie de l’Empire ottoman, ce territoire druzo-maronite jouissait d’une large autonomie sous garantie internationale. Pour de nombreux historiens, c’est là que commence véritablement la construction du Liban moderne par la France, bien avant 1920.

À la fin de l’ère ottomane, l’influence française est telle que T.E. Lawrence écrit : « Beyrouth serait une ville française sans son port grec et son université américaine. »

Après la chute de l’Empire ottoman, la Syrie et le Liban relèvent de la zone d’influence française, selon l’accord de Sykes-Picot. Deux projets s’affrontent alors sur l’avenir de la région : celui d’un Grand Liban défendu par les maronites et celui d’une Grande Syrie incluant le Liban, portée par Fayçal, fils du chérif de La Mecque. L’accord provisoire signé entre Clemenceau et Fayçal prévoyait que le mandat français s’exercerait sur la Syrie et sur un Liban indépendant, plus petit que le Liban actuel mais plus grand que la Mutasarrifiyya, sans Beyrouth, ni Tripoli ni l’est de la Békaa.

Mais de retour à Damas, Fayçal, confronté au refus des Syriens de toute idée de mandat français, renonce finalement à signer l’accord définitif avec la France et se laisse déborder par les milieux nationalistes. En mars 1920, ces derniers proclament à Damas le royaume arabe de Syrie, une monarchie constitutionnelle avec à sa tête Fayçal. Ce royaume englobe tout le Levant, y compris le Liban.

Cette décision est fermement rejetée par les autorités françaises et britanniques qui se réunissent à San Remo, en Italie, pour définir une nouvelle carte qui diffère de celle des accords Sykes-Picot : Mossoul et la Palestine passent sous contrôle britannique, Clemenceau les ayant cédés entre-temps à Lloyd George.

Pour imposer le mandat français sur l’ensemble Syrie-Liban, le général Gouraud lance un ultimatum à Fayçal. Devant son refus, les troupes françaises entrent à Damas après avoir vaincu les chérifiens à la bataille de Khan Mayssaloun le 24 juillet 1920.

Dans les semaines qui suivent, des échanges nourris ont lieu entre Alexandre Millerand, successeur de Clemenceau, et le général Gouraud sur l’avenir de la région. Millerand envisage de partager la zone du mandat en neuf entités, excluant Beyrouth et Tripoli du Liban. Mais il finit par laisser la décision à Gouraud, qui était sur place. Fin août, ce dernier divise la zone du mandat français en quatre États distincts (État du Grand Liban, gouvernement de Damas, gouvernement d’Alep et territoire des alaouites). Il proclame, le 1er septembre 1920, le Grand Liban qui deviendra six ans plus tard la République libanaise, et donne à ce nouveau pays les frontières réclamées par le patriarche maronite dans son mémorandum à la Conférence de la paix. Ces frontières s’inspirent d’une carte de l’état-major de l’expédition française de 1861. À l’époque, la France envisageait déjà de donner à la Mutasarrifiyya les frontières du Liban actuel, mais s’était heurtée à l’opposition conjointe des Britanniques et des Ottomans.

Soulignons que le général Gouraud repoussa les pressions des Britanniques, à l’instigation des sionistes, pour que le Sud-Litani soit annexé à la Palestine. Sans ce refus, le sort des chiites du Sud aurait pu ressembler à celui des réfugiés palestiniens.

L’édification d’un État moderne

La puissance mandataire va édifier les bases de l’État libanais : création de l’armée, du cadastre, de la magistrature ; modernisation de Beyrouth avec le tracé de la place de l’Étoile, l’élargissement des avenues, l’agrandissement du port, la construction du Parlement, du musée, de l’Hôtel-Dieu, de l’aéroport de Bir Hassan. Les réseaux routiers, électriques, postaux, téléphoniques et télégraphiques se développent rapidement. En 1938, Radio Orient inaugure la première radiodiffusion au Levant. En vingt-huit ans seulement, la France transforme une province ottomane ravagée par la famine en un pays moderne doté de toutes les infrastructures d’un État.

Les tensions de 1943 et 1982

Cependant, cette relation singulière, faite de fascination réciproque, a connu deux épisodes de tension souvent passés sous silence : l’un en 1943, lors de l’indépendance du Liban, l’autre en 1982, au moment de l’invasion israélienne.

L’indépendance du Liban, proclamée le 22 novembre 1943, est souvent présentée comme un soulèvement national contre la puissance mandataire. Elle s’inscrit en réalité dans le contexte d’une rivalité franco-britannique et, plus précisément, d’un affrontement personnel entre le général De Gaulle et le général Edward Spears.

Pour comprendre cette séquence, il faut rappeler que les Français au Liban, en 1941, étaient pétainistes sous le commandement du général Dentz. Ils ont été délogés de la Syrie et du Liban par les Britanniques et la France libre. Mais à la Convention de Saint-Jean d’Acre, Vichy remet officiellement ces deux pays aux Britanniques, en excluant tout représentant de la France libre. L’essentiel des troupes françaises est évacué vers la métropole et la région passe sous contrôle de l’armée britannique. De Gaulle, furieux, réussit à obtenir à nouveau des Anglais un rôle pour la France libre, réduit au maintien de la sécurité intérieure, tandis que les Britanniques conservent la défense militaire du territoire. Cette manœuvre irrite Spears qui soutient alors une alliance entre Béchara el-Khoury et Riad el-Solh pour chasser la France libre du Liban et obtenir l’indépendance du pays.

Les Français sont acculés à organiser des élections législatives en 1943 qui portent les indépendantistes au pouvoir. Béchara el-Khoury est élu président de la République et nomme Riad el-Solh Premier ministre. Le 8 novembre, dans sa déclaration ministérielle devant le Parlement, Riad el-Solh abolit l’article 90 de la Constitution, qui consacrait les pleins pouvoirs à la puissance mandataire. Mais dans la nuit du 10 au 11 novembre, les autorités françaises arrêtent les dirigeants libanais et les emprisonnent à la citadelle de Rachaya. Leur libération intervient suite à un ultimatum britannique, qui menace d’instaurer la loi martiale si les prisonniers ne sont pas relâchés avant le 22 novembre à 10h du matin.

De Gaulle, qui envisageait une indépendance du Liban après la fin de la guerre, assortie d’un traité d’amitié de vingt-cinq ans, vit cette rupture comme un manque de gratitude de la part de certains Libanais et un désaveu personnel. Il en gardera rancune envers Béchara el-Khoury et

Camille Chamoun, jugés trop proches de Londres. En revanche, le général Fouad Chehab, qu’il a connu et apprécié lors de son affectation à Beyrouth, est cité dans ses Mémoires de manière élogieuse.

Le second point de tension survient durant la guerre civile. En 1982, alors que le président Élias Sarkis et son ministre des Affaires étrangères Fouad Boutros espéraient profiter de l’invasion israélienne pour affaiblir l’emprise de l’OLP sur Beyrouth, la diplomatie française, sous l’impulsion de Claude Cheysson et de l’ambassadeur Paul-Marc Henry, privilégiait la cause des Palestiniens au détriment des intérêts libanais. Elle entreprend des interventions inopportunes devant le Conseil de sécurité, qui seront dénoncées par Fouad Boutros dans ses Mémoires.

Sous Jacques Chirac, la France, amie et protectrice historique des maronites, a cherché à établir des relations équilibrées avec l’ensemble des communautés libanaises. Cette politique a été poursuivie par Emmanuel Macron, dont chaque intervention témoigne d’une compréhension fine des réalités libanaises.

Le prix du sang

Cette grande amitié a connu de grandes tragédies. Le 23 octobre 1983, un attentat à la voiture piégée contre l’immeuble Drakkar coûte la vie à 58 soldats français accomplissant une mission de maintien de la paix. D’autres militaires français tomberont sous les couleurs de la Finul.

Entre 1985 et 1988, la France est secouée par une série d’enlèvements de ses ressortissants au Liban : les diplomates Marcel Fontaine et Marcel Carton, Gilles Sidney Peyroles, directeur du centre culturel de Tripoli, le journaliste et écrivain Jean-Paul Kauffmann, le sociologue Michel Seurat qui mourra en captivité, l’équipe d’Antenne 2 (Philippe Rochot, Georges Hansen, Aurel Cornéa et Jean-Louis Normandin) dépêchée sur place pour un reportage après la mort de Seurat, ainsi que le journaliste Roger Auque, Camille Sontag et Marcel Coudari.

La guerre civile libanaise n’épargne pas non plus les pères jésuites français. Le père Louis Dumas, soixante-quatorze ans, professeur à la faculté de médecine, est abattu par un tireur embusqué alors qu’il traverse lentement, appuyé sur sa canne, la rue entre l’école sociale et la faculté de médecine. Le père Alban de Jerphanion, ancien recteur de l’Université Saint-Joseph et chancelier de l’ESIB, est tué sur la route de l’aéroport. Le père Michel Allard, islamologue reconnu, meurt dans un bombardement qui touche sa chambre.

Un devoir de mémoire

Dans un reportage des années 1990, Jean-Louis Normandin, de retour à Beyrouth après la guerre, déplorait le refus des Libanais de confronter leur passé. Depuis, plusieurs années ont passé et il est temps que les Libanais reconnaissent cette page sombre de leur histoire. En signe de réparation, le Liban pourrait attribuer à des rues ou à des places publiques les noms des otages français, des victimes de Drakkar, ou encore des pères jésuites tombés durant la guerre civile. Ce serait un acte de justice pour les victimes et une manière d’apaiser une mémoire collective encore meurtrie. Ce qui s’est passé à l’époque a été vécu par de nombreux Libanais comme une atteinte à l’essence même du Liban.

François BOUSTANI

Cardiologue et historien

Titulaire de la Grande médaille

de la francophonie décernée

par l’Académie française

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L’histoire du Liban recèle une page lumineuse de l’histoire de France souvent ignorée des Français eux-mêmes. Parler de l’amitié franco-libanaise revient à parler de l’histoire du Liban, tant la France a joué un rôle déterminant dans la destinée de ce pays. De ce passé commun, les Libanais gardent une reconnaissance profonde envers la France. Dans mon enfance, les anciens appelaient la France « al-Oum al-Hanoun » – la mère tendre – et mon grand-père paternel ne fumait que des Gauloises ou des Gitanes, refusant obstinément de porter des étoffes anglaises.Les racines d’une amitié séculaireLes premiers liens remontent aux croisades. Plus tard, au XVIe siècle, François Ier conclut une alliance avec Soliman le Magnifique contre la maison d’Autriche, selon le principe ancestral « l’ennemi...
commentaires (1)

Très intéressant je ne connaissais pas cette histoire

Eleni Caridopoulou

17 h 34, le 21 janvier 2026

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Commentaires (1)

  • Très intéressant je ne connaissais pas cette histoire

    Eleni Caridopoulou

    17 h 34, le 21 janvier 2026

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