Quand le Libanais parle de l’État, l’image qui prévaut dans sa mentalité est celle de quelques régimes autoritaires dans la région, régimes qui imposent, obligent et garantissent l’obéissance ou la soumission, mais sans la moindre approche quant à la légitimité garante de la stabilité profonde et durable.
Le Libanais moyen a cependant vu combien de régimes arabes qualifiés de forts, avec des Assad, Saddam Hussein, Khadhafi… ont finalement succombé après une longue période de stabilité forcée, mais sans légitimité nationale. Au contraire, durant les années de guerres multinationales en 1975-1990, puis depuis un accord du Caire revisité du 6/2/2006, l’État libanais, agressé, violenté, doublé d’une organisation étatique parallèle avec une armée parallèle et une diplomatie parallèle, manifeste une résistance incontournable face à toutes les agressions.
Un mouvement démagogique de sociopathes, depuis surtout les années 2016, a émergé au Liban avec un slogan mobilisateur et manipulateur de l’État fort, slogan qui a débouché en pratique, et après expérience et désastre, sur un nouveau slogan non moins manipulateur : « On ne m’a pas laissé ! »
C’est alors que des intellectuels sans expérience déversent leur complexe sur le « nizâm » (régime politique) et sur des lacunes (« sagharât ») dans la Constitution, en omettant complètement le fait de l’État libanais agressé, violenté et doublé d’un État parallèle avec armée parallèle et diplomatie parallèle ! D’autres vomissent leur refoulement contre le « confessionnalisme » qui serait à l’origine de tous nos maux !
Ballotté entre un imaginaire régional de régimes arabes forts et l’attachement atavique et ancestral à la liberté, le Libanais vit en permanence un conflit pathologique entre le besoin profond d’État qui transcende toutes les allégeances primaires dans un pays de dix-huit communautés, et l’attachement viscéral, atavique et ancestral à la liberté glorifiée en permanence ! C’est la raison pour laquelle Salim Hoss répétait : « Il y a au Liban trop de libertés et peu de démocratie. »
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L’enseignement dans des facultés de loi, et non de droit, l’enseignement du droit constitutionnel vraiment libanais et l’enseignement des sciences humaines n’ont pas contribué à épurer des concepts fondamentaux et fondateurs et la distinction entre l’État et ses quatre fonctions régaliennes et le régime politique qui, lui, est totalitaire, démocratique, théocratique, oppressif, laïc…
L’État, dans une anthropologie historique et juridique, est un besoin vital de centralité, d’ordre et de décision. Il ne se définit qu’en lui-même, « in se », avec ses attributs régaliens (« rex, regis : roi ») dont le monopole de la force organisée et le monopole des rapports diplomatiques.
La schizophrénie du Libanais s’exprime dans des propos répétitifs d’une formation politico-militaire qui n’est plus un parti, mais l’État parallèle. L’État parallèle répète : Quand l’État sera fort, nous livrons nos armes ! C’est tout à fait l’imaginaire collectif de l’État appartement meublé clé en main, à l’opposé de toute légitimité. Cet État « delivery » est un État occupant, oppressif, sans légitimité nationale. L’État fort, qu’il faut distinguer du régime politique, est celui qui bénéficie du plus large soutien populaire.
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Le problème de la légitimité et légitimation de l’entité libanaise qu’avait soulevé Michel Hajji Georgiou (« Légalité et légitimité dans le système politique libanais en période de crise », mémoire de science politique, dir. Jean Salem, USJ, 2003, 144 p.) est à la fois un problème institutionnel et culturel. Des travaux récents et dans une perspective comparative ont souvent été appréhendés d’après un habitus mental du passé. L’État libanais est comme la femme adultère de l’Évangile, victime de la méchanceté humaine, accusée et violentée. Combien de Libanais ont vraiment la culture de l’État ?
Jean Ducruet s.j., ancien recteur de l’USJ, cite cette phrase du Journal (1913-1922) d’André Gide : « À dire vrai, les devoirs envers l’État sont ceux que j’ai mis le plus de temps et eu le plus de mal à apprendre ! » (« La société politique », Travaux et jours, no 1, avril 1961, pp. 5-22, p. 6).
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil
constitutionnel, 2009-2019
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