© Marc Melki
Bréviaire des anonymes de Lyonel Trouillot, Actes Sud, 2025, 192 p.
Depuis 1979, l’œuvre de l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot dessine un espace littéraire exceptionnel par sa constance et son intransigeance à raconter la lutte contre la cruauté exercée sur les plus précaires, qu’ils soient miséreux, déments ou déclassés. Romans, nouvelles, poèmes, essais arpentent une géographie haïtienne tant référentielle qu’intérieure, interrogent ce qui, dans les récits, occulte le réel haïtien. C’est une vérité commune : les lumières de la fiction sont entourées d’ombres. Lyonel Trouillot remet en cause cette évidence constitutive de la littérature, en portant son attention sur des êtres souvent négligés par celle-ci, et qui ne peuvent être qualifiés de héros, mais dont les formes de sociabilité apparaissent dans ses romans comme des formes de résistance à l’existence triviale et aliénée.
On sait qu’une des conséquences des défaillances de l’État haïtien et de son administration, à la suite du séisme de 2010, des désastres météorologiques et des désordres violents, est la mise à mal des registres de l’état-civil, ce qui a rendu anonymes de très nombreux Haïtiens, les obligeant, par exemple, à recourir à des identités d’emprunt pour accomplir des gestes du quotidien, comme pour accéder à la citoyenneté. Ce sont d’abord les pauvres qui en font les frais, nous le savons aussi. Lyonel Trouillot tisse son œuvre à partir de ce savoir, celui de ces « terres d’échouage où maraudent, piétinent et puis s’enlisent des centaines de milliers de détresses orphelines, sauf un soir de révolte et de fête populaire ». Pourtant, les pauvres ne sont pas aisément identifiables, sinon par un surplomb, qui les réduit sensiblement à des jouets d’un montreur de marionnettes. L’auteur renverse ce dispositif. Son roman a un titre étrange : le bréviaire est un livre du quotidien, dont les textes, les phrases, voire les mots, portent en eux des enseignements qui nourrissent les vies intérieures. Il tient de l’abrégé, parfois aussi de la liturgie. Il convie à une cérémonie, ici celle de l’inaccomplissement de ce que le commun désigne par le mot de « littérature », mais qui voit sa qualité changer.
L’intérieur de l’ouvrage présente trois typographies différentes, insistant par là sur le fait que le texte et sa (re)présentation ne coïncident pas absolument et que la production de la signification se manifeste également par et dans la mise en perspective des éléments qu’impose le regard. Ainsi, un « évaluateur itinérant des biens culturels », jeune protégé d’un politicien, mis à l’abri des troubles qui secouent la capitale, dans une ville côtière et déserte, où il fait l’inventaire d’une bibliothèque de textes anciens, réunis par un médecin érudit, raconte ce qu’il sait de son existence, les personnages qui le hantent, sa compréhension d’histoires anciennes mais déterminantes, en particulier l’assassinat rituel d’une jeune fille atteinte d’une cyphose, réputée signe du démon. C’est l’existence pendant une vingtaine d’années d’un petit groupe de personnes, aux allures parfois truculentes, parfois désespérées, qui est suggérée, plus que racontée, même si, à aucun moment, le degré de réalité de ces êtres de peu n’est mis en cause, même s’ils paraissent aussi des personnages de fiction, dont la parole est inventée au fil de l’histoire.
Bréviaire des anonymes n’est pas une déclaration d’intention, ni une imprécation déclamatoire. Le dispositif narratif desserre en quelque sorte le conformisme courant, libérant, dans un jeu qui laisse un espace à l’énigme, ces aspects : la déliquescence sociale et les accommodements moraux dont certains se satisfont, les personnages essentiellement féminins qui en sont les victimes, des êtres égarés dans le temps et dans l’histoire, la mise en jeu des échanges de l’écrivain avec lui-même et les êtres qu’il porte en lui, le questionnement sur la langue des personnages, et leur parlure si peu naturelle, mais tellement admirable, la dégradation quasi irréparable d’un pays à l’encan. C’est en effet par des croisements que commence réellement la littérature, dans sa propre (im)possibilité, dans des sociétés qui ne peuvent faire la part des choses, et où la misère est intense et généralisée, où le seul discours politique et social tenable est celui du désespoir, où le roman heureux tiendrait de l’obscénité la plus répugnante. Ici, les personnages déambulent le long des bordures du comique, du non-sens et donc de l’absurde, qui n’est pas réduit ici à une posture littéraire, mais conçu comme une méthode qui conduit le regard à prendre conscience de ces gouffres où l’esprit barbote dans la fange. C’est par ce déplacement – jeu subtil et décisif – que la littérature détourne le regard de tout voyeurisme, et touche, sans doute, à la vérité.