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Mohammed Kheir : anatomie d’un sommeil égyptien

Mohammed Kheir : anatomie d’un sommeil égyptien

D.R.

Sleep Phase de Mohammed Kheir, traduit de l’arabe (Égypte) vers l’anglais par Robin Moger, Two Lines Press, 2025, 240 p.

«Ce n’était pas que les noms des rues et des squares avaient changé, se disait-il  ; non : c’était que les rues et les squares eux-mêmes étaient devenus autres, et semblaient désormais étrangers à ces noms. » Cette prise de conscience pose les premiers jalons du retour de Warif – le protagoniste de Sleep Phase de Mohammed Kheir, récemment traduit de l’arabe vers l’anglais et sélectionné pour la longlist du National Book Award for Translated Literature 2025 – alors que celui-ci redécouvre, après sept années de prison, son Caire natal. Warif est sorti de détention par « une porte qui aurait tout aussi bien pu être l’entrée d’un siège d’entreprise, d’un institut, voire d’un centre commercial »  ; mais, loin de rétablir l’assise du réel, la ville sur laquelle il a débouché semble exister dans un pli de celui-ci, comme une anomalie que l’on aurait oublié de corriger.

Les raisons de cette atmosphère déphasée nous apparaissent à peu près au même rythme que ses détails en sont saisis par Warif : voici un Caire où les kiosques vendant livres et journaux en langues étrangères ont été remplacés par des salles de sport  ; où les voix ont la même arête métallique que les signaux de circulation  ; où une forêt a été plantée du nord de l’aqueduc de Magra al-Uyoun jusqu’au centre-ville  ; et où Warif ne peut entrevoir son ancienne vie qu’à travers le cinéma Faten Hamama miraculeusement intact, son ex-amante Sally, son vieil ami Wadgi, et le mince triangle de mer dans une reproduction – ou pourrait-ce être l’original ? – du tableau Bahri Girls, accroché au mur du bureau de l’homme chargé d’examiner sa demande de réintégration. Un Caire où, comprenons-nous peu à peu – notre incrédulité amadouée par les détails saisissants conçus par Kheir – des étrangers ont remplacé les Égyptiens. « Visiteurs n’était pas tout à fait le mot », précise Warif de ces nouveaux venus, dont les parcs, habités de gazelles improbables, s’étirent à perte de vue « sans le moindre mur visible ». Les Égyptiens, eux, semblent plutôt évoquer le dessin qu’il aperçoit rue Hoda Shaarawi : une file de petits hommes avançant d’un pas apathique vers un horizon lointain qui, « au moment où le mur s’achevait, n’étaient toujours pas arrivés là où ils allaient ».

Animé par un simple objectif – retrouver sa chaise de traducteur –, Warif arpente ce Caire en porte-à-faux tout en remontant, pas à pas, le fil de ce qui lui est arrivé. Nous apprenons ainsi, dans le même temps, que son ami Wagdi travaille désormais au service des « actualités à venir » d’une chaîne de télévision, y faisant advenir comme nouvelles des événements totalement fictifs  ; et que l’Égypte des mois précédant l’arrestation de Warif avait commencé, d’une façon qui ne sera que trop familière à bien des lecteurs, à bâillonner toute parole discordante. Mais très vite, cette trame narrative déjà vacillante se dissout dans quelque chose d’encore plus mouvant, dans cette logique singulière du régime du rêve où les « et si… ? » se matérialisent presque dans le même temps que la pensée ne les effleure. Deux parachutes jaunes et rouges, descendant vers une clairière lointaine  ; le souvenir de ce que Warif et Sally appelaient leur « sleep phase », ces instants où, enlacés dans un demi-sommeil, demi-veille, ils avaient l’impression d’être revenus ensemble dans un abri primordial. Peut-être est-ce en raison de la qualité de présence de Kheir dans ces quasi-hallucinations qu’au moment d’en recevoir la réponse, à mi-parcours, nous avons presque oublié la question centrale qu’un tel roman aurait semblé poser : mais pourquoi ces sept années de prison ? Tout simplement, pour une blague, postée par erreur sur le vrai compte Facebook de Warif au lieu du burner habituel : comme quoi, dans ce pays, chaque secteur se porterait mieux « si les étrangers nous remplaçaient ».

« Tu veux que notre pays soit occupé, espèce de petit con ? » lance l’interrogateur à Warif, avant de le livrer à l’obscurité de la cellule.

C’est avec cette secousse que le récit semble se reconfigurer, comme si sa phase de sommeil avait soudain glissé d’un cran. En effet, si le « et si… ? » dont nous avons franchi le seuil, en entrant avec Kheir dans cette Égypte renversée de l’autre côté d’un postulat absurde, est avant tout celui, bien connu, de la dystopie, si l’emprise à laquelle il nous a soumis est celle du rêve, si la fréquence à laquelle il nous a syntonisés est celle de la peur, la source dont il procède est pourtant celle d’une force non tant absente que muselée dans l’univers de ce roman : l’humour, cette décontraction de l’imagination, liberté qu’éprouve la pensée de sauter lorsqu’elle sait qu’elle ne risque pas d’entraîner le réel dans sa chute.

E. B. White disait qu’expliquer une blague revient à disséquer une grenouille : on la comprend mieux, mais la grenouille meurt au passage. Les connaisseurs de cette formule y préféreront peut-être encore la traduction de Mohammed Kheir : avec Sleep Phase, il nous montre effectivement qu’être contraint à expliquer une blague revient à disséquer une grenouille, puis nous emmène, avec une prose aussi envoûtante qu’incisive, là où vont les grenouilles après leur mort.

Espérons que ce roman, brillamment traduit en anglais par Robin Moger, croisera bientôt une traductrice ou un traducteur vers le français, aussi dévoué·e à sa cause que Warif…


Sleep Phase de Mohammed Kheir, traduit de l’arabe (Égypte) vers l’anglais par Robin Moger, Two Lines Press, 2025, 240 p.«Ce n’était pas que les noms des rues et des squares avaient changé, se disait-il  ; non : c’était que les rues et les squares eux-mêmes étaient devenus autres, et semblaient désormais étrangers à ces noms. » Cette prise de conscience pose les premiers jalons du retour de Warif – le protagoniste de Sleep Phase de Mohammed Kheir, récemment traduit de l’arabe vers l’anglais et sélectionné pour la longlist du National Book Award for Translated Literature 2025 – alors que celui-ci redécouvre, après sept années de prison, son Caire natal. Warif est sorti de détention par « une porte qui aurait tout aussi bien pu être l’entrée d’un siège d’entreprise, d’un...
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