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Le monde dans la chambre 308

Lumineux et grave, cristallin et délicat, Du côté des vivants est un roman qui interroge notre rapport à la mort. Violaine Bérot y déploie une écriture attentive aux douleurs intimes du corps et aux gestes simples de l’amitié.

Le monde dans la chambre 308

© Stephane Lessieux

Du côté des vivants de Violaine Bérot, Éditions Buchet-Chastel, 2025, 176 p.

Greg se réveille douloureusement dans la chambre 308 de l’hôpital où il a été admis quelques jours plus tôt, en état de presque mort. Il revient au monde après 48 heures d’affreuses souffrances, 48 heures où il a souhaité en finir, où il a cherché comment éteindre en lui ce qui le laissait en vie. Réveillé de ce cauchemar, encore épuisé et affaibli, il prend pourtant une décision qui le revitalise : arrêter le traitement qui désagrège son corps. Il veut désormais jouir du temps qui lui reste sans les effets terribles des thérapies anticancéreuses.

Mais comment annoncer une telle décision aux autres, amis et membres de la famille ? Et comment les médecins pourraient-ils entendre le refus de poursuivre un traitement ? Le roman déploie ce nœud et donne à voir l’ambivalence de l’hôpital, entre lieu de soins et d’hospitalité, et espace désormais assujetti à des logiques marchandes, avec des exigences de performance, à l’instar de toute entreprise commerciale.

Violaine Bérot, dans les méandres de ces interrogations, nous donne à repenser la mort et donc le sens de la vie. Le récit va à l’essentiel, avec une économie de phrases et des silences puissamment audibles. Le décor où se déroulent les scènes est tout aussi épuré : la chambre 308 du petit hôpital. Cette pièce devient un microcosme de l’univers, car en chaque lieu où se retrouvent des humains se déplie le monde, comme en tout individu est repliée la Terre. La chambre 308 devient ainsi le centre d’une vitalité en mouvement, avec ses patients et tous ceux qui y passent, soignants, amis, famille.

Car Greg n’est pas seul dans ses épreuves. Il y a auprès de lui d’abord Alphonse, le patient qui partage sa chambre et qui, malgré – ou plutôt avec – sa santé déclinante, va prendre soin de Greg, l’écouter et le réconforter, le rassurer et le revigorer. Il y a aussi l’ami Paul qui trouve paroles et gestes pour partager des moments précieux.

Dans une langue au souffle poétique, Violaine Bérot nous fait ainsi entrer dans l’univers hospitalier et, dans ce territoire où les gestes sont policés, où la maladie impose une froideur mutique, ce sont souvent les voix, leurs fluctuations et leurs textures raccordées au corps, qui sont mobilisées pour faire récit. Le vibrato dit ce que les mots cachent ou ont du mal à exprimer. La voix de Greg est un murmure, une ondulation légère, comme une fin de vie frêle qui n’a pas besoin de hurler pour être juste. La voix des médecins a souvent, dans ce roman, quelque chose de mécanique. Elle reprend les leçons apprises dans les facultés et les cliniques, les injonctions à mettre de la distance avec les malades, une langue qui doit rester sérieuse et distante, froide et scientifique ; l’incarnation de l’autorité médicale. Mais le corps médical peut aussi être troublé et frissonner lorsque les certitudes hésitent. C’est le cas de Marie, l’infirmière dont Greg saisit la main et lui dit ce que personne jamais ne lui a exprimé et qu’elle s’émeut d’entendre : « Vous aussi, Marie, vous êtes douce. » « Elle est débordée, mais elle prend le temps de regarder cet homme qui lui sourit » et en sortant de la chambre 308 ce matin-là, « dans le couloir qu’elle parcourt à grandes enjambées, sans s’en rendre compte, elle prolonge de son pouce la caresse ».

Parmi les personnes qui gravitent autour de Greg et de la chambre 308, il y a aussi une jeune fille qui nous mène vers ce qui est imperceptible, vers ce qui semble travailler le cœur du roman, la manière dont la littérature oblige le regard à saisir l’invisible et pousse l’oreille à entendre l’indicible. Ce personnage est comme une apparition. Dans son originalité folle, dont on devine qu’elle est cause de son hospitalisation, elle voit les chiffres et les couleurs avec une acuité puissante et quelque chose de rimbaldien la traverse.

« La jeune femme étrange, celle qui ressemble à un 3, zigzague sur le jaune. On pourrait croire qu’elle est seule dans le long couloir, mais non. Elle serpente au milieu de nous, il n’y a qu’elle ici qui nous voit. Nous aimons jouer avec elle, lui envoyer des gerbes de baisers. Elle adore comment nous lançons nos baisers dans les airs, comment ils flottent quelques instants avant de retomber sur ses épaules en pluie de pétales de roses très roses. »

Pour elle, « c’est important les portes ouvertes. La porte 308 est une porte qui ne sert qu’à avoir son numéro écrit dessus pas à bloquer des gens derrière. Quand elle glisse sur le jaune avec ses chaussettes, elle vient regarder cette porte et ses numéros. Le 3 qui est comme elle, le 0 qui fait très peur, le 8 qui tourne sans fin. Blottie derrière la porte 308, elle observe le vieux. Elle lui trouve une tête pas possible, elle lui fait très vite une grimace, se cache, attend un peu, avance à nouveau sa figure dans l’ouverture, ose un coup d’œil. Il lui répond par une mimique absolument incroyable. Ça la fait exploser de rire. »

Dans ce récit, Violaine Bérot nous donne à saisir les interstices de la joie, dans des moments d’amitié partagés. « Et c’est vrai que la vie est belle certains jours, quand il reste l’espoir d’une clope au bout du chemin, d’un peu de soleil chaud sur la peau, quand on a près de soi son grand ami, et du tabac d’un autre temps dans la poche. »

Le temps de cette journée de mai dans la chambre 308 du petit hôpital, la langue de Violaine Bérot nous laisse entrevoir que, même si l’emprise du système marchand sur l’hôpital reste forte, les paroles, les soins et les sourires qui s’y partagent offrent aussi des moments de joie, moteurs et incarnations de la vie.

Du côté des vivants de Violaine Bérot, Éditions Buchet-Chastel, 2025, 176 p.Greg se réveille douloureusement dans la chambre 308 de l’hôpital où il a été admis quelques jours plus tôt, en état de presque mort. Il revient au monde après 48 heures d’affreuses souffrances, 48 heures où il a souhaité en finir, où il a cherché comment éteindre en lui ce qui le laissait en vie. Réveillé de ce cauchemar, encore épuisé et affaibli, il prend pourtant une décision qui le revitalise : arrêter le traitement qui désagrège son corps. Il veut désormais jouir du temps qui lui reste sans les effets terribles des thérapies anticancéreuses.Mais comment annoncer une telle décision aux autres, amis et membres de la famille ? Et comment les médecins pourraient-ils entendre le refus de poursuivre un traitement ? Le roman...
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