D.R.
La Collision de Paul Gasnier, Gallimard, 2025, 176 p.
Un jeune homme est réveillé en pleine nuit par son père. Il est à Bombay et travaille auprès du consul général de France. Le père est à Lyon où la famille vit. Au téléphone, ces mots terribles tombent : « Paul, ta mère a eu un très grave accident. Elle est entre la vie et la mort. Il faut que tu rentres à Lyon au plus vite ». Quelques jours plus tard, la mère de Paul, architecte de formation et passionnée de yoga, meurt. Le traumatisme crânien dont elle a été victime n’a jamais pu se résorber.
De quoi est morte cette femme ? D’un accident ? Plus que cela. D’une agression. Le 6 juin 2012, alors qu’elle se rend à vélo à l’école de yoga qu’elle a ouverte sur les pentes de la Croix-Rousse à Lyon, Madame Gasnier, 54 ans, est percutée de plein fouet par une moto lancée à 80 à l’heure dont le conducteur, un jeune de 18 ans, Saïd, conduisant sans permis et sous l’emprise de stupéfiants, perd le contrôle. Le bolide de métal, une KTM de 654 cm3, roulant en roue arrière ne laisse aucune chance à la femme svelte et sans défense. Si le conducteur projeté à terre est maîtrisé, des complices font disparaître la moto. L’opinion s’émeut pendant un temps. Un procès a lieu. L’auteur des faits qui joue l’irresponsabilité écope de trois ans de prison. Au bout d’un an et demi, il est libéré.
Cette histoire est celle de la mère de Paul Gasnier, journaliste. Treize ans après les faits, Paul dont la jeunesse et la vie de famille ont été brisées par cet événement se lance dans une enquête non pas pour savoir mais pour comprendre ce qui s’est véritablement passé. « Car, au fond, ma connaissance de l’événement était toujours restée superficielle. Je me décidai à décortiquer le dossier d’instruction judiciaire, qui dormait chez l’avocat de ma famille. Regarder la violence en face, ce serait embrasser l’intranquillité de la compréhension, et aussi une manière, imparfaite, de me tenir au chevet de ma mère. »
Le tour de force de La Collision est d’échapper à la plainte ou à l’épanchement que permettait un tel fait tragique. La peine est là, elle est entière. Le sentiment d’injustice gronde et ferait perdre la raison à n’importe qui. Et pourtant, ni naïf, ni complaisant, Paul Gasnier qui veut s’expliquer les choses, cherche à voir plus loin. C’est le courage des gens éclairés par la raison qui le meut, tandis que toute colère rend aveugle. Reprenant les dépositions, scrutant les procès-verbaux, interrogeant les acteurs – à la fois les témoins du drame qui s’est produit en pleine ville mais aussi les avocats de la défense comme de la partie civile, jusqu’au juge qui lui accorde un entretien –, Paul Gasnier essaie de comprendre comment on a pu en arriver là : qu’une femme innocente soit la victime de cette violence insensée et gratuite, « que notre mère ait été écrasée par un délinquant récidiviste est invraisemblable. Pour la première fois, la vie nous tabasse, pour de vrai, avec poing dans la gueule et coups de pied dans les côtes avant de partir. »
L’enquête menée par Paul le poussera à écrire et à rencontrer la sœur de Saïd pour entendre encore comment les faits ont été vécus de l’autre côté. Pour les familles, il n’y a pas de gagnants. « Nous formons une bizarre communauté d’appartenance au drame », note très justement l’auteur. Que ce soit celle de Paul, appartenant à la bourgeoisie éclairée et cosmopolite, ou celle de Saïd, des immigrés marocains ayant fait souche en France, tout le monde semble dépassé par la brutalité du geste et, malgré tout, sa prévisibilité. Saïd, déjà fasciné par la figure d’un grand frère délinquant, n’a pas de mal, après avoir quitté l’école en troisième, à être aspiré par la rue et tomber dans le cycle du vol et des trafics. Le fait qu’il conduise en roue-arrière, sans permis, en toute impunité et à toute allure, un bolide, jusqu’à rentrer en collision avec une innocente personne n’étonnera malheureusement personne. La violence a pris le pas sur la loi.
Quelque part cette collision devait avoir lieu. Ce texte qui a la grâce de ne pas être à charge donne à réfléchir sur les dérives complètes de notre société. Il ouvre étonnamment la voie à une dimension de pardon. « Dans une époque où tout conspire à me le faire détester, où l’on est entourés d’une horde vengeresse qui nous voudrait des siens, la seule manière d’habiter un monde impitoyablement indifférent à nos chagrins est peut-être d’en épouser la nécessité en acceptant que, quelque part dans Lyon, Saïd continue sa marche, si chancelante soit-elle, en essayant de ne pas trébucher, et en lui souhaitant, à son tour, de ralentir le temps et de trouver son point d’équilibre. » Un texte d’un grand courage et d’une belle humanité.