Critiques littéraires Roman

Des idoles et des graines

Des idoles et des graines

D.R.

Hôtel Baron de Taline Ter Minassian, Bibliomonde, 2025, 275 p.

Professeur des universités à l’INALCO, Taline Ter Minassian est spécialiste de l’histoire contemporaine de la Russie et du Caucase. Elle s’est aussi intéressée très tôt au Levant puisque sa thèse de doctorat est consacrée aux relations entre Moscou et le Moyen-Orient. Son roman géopolitique, Hôtel Baron, débute et prend fin au fameux établissement d’Alep, haut-lieu du patrimoine de la ville mais aussi de l’espionnage international. Le lecteur est entraîné par l’intrigue sur un long périple, de l’archipel norvégien du Svalbard à l’Institut panrusse des ressources génétiques végétales à Saint-Pétersbourg en passant par la plaine de Hassaké, un vaste espace qui sert de théâtre à la guerre du blé.

Le voyage se fait aussi dans le temps puisque le texte multiplie les « carottes » historiques : à Alep les djihadistes ouïghours des années 2010 remplacent les Turcomans du Moyen Âge, et à Tell Brak, site de la première guerre civile connue de l’humanité au IVe siècle avant notre ère, les restes plurimillénaires des corps désarticulés côtoient ceux des victimes du génocide arménien.

Le plus marquant est l’approche « transversale » du roman et sa distance par rapport aux idéologies respectives des personnages  ; et le récit met en scène les interactions et les négociations entre individus que tout oppose, bien loin de la télédomination (domination à distance), à coups de tirs de drones. Il montre comment l’on s’arrange entre ennemis pour parvenir à un compromis qui inclut parfois des échanges commerciaux (les Kurdes du Rojava avec l’État islamique, les services extérieurs de la Russie avec la jeunesse russe écologiste et anti-Poutine, etc.), ce qui a un effet très humanisant et « désidéologisant ». Ce qui se dégage en dernier ressort est une condition humaine universelle, au-delà des différences culturelles et politiques. C’est un ouvrage plus que nécessaire dans une France qui, démunie face aux défis qui lui sont présentés, court le danger de choisir la cécité volontaire. On pourrait citer l’exemple du Premier ministre Manuel Valls qui, en 2016, a profondément choqué la communauté des chercheurs en déclarant, au sujet du terrorisme, qu’« expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ».

En mettant en scène une multiplicité de points de vue historiques et géopolitiques, l’auteure montre qu’elle jouit d’une vision à 360 degrés, phénomène de plus en plus rare dans un contexte français d’appauvrissement du discours médiatique de plus en plus hostile à la nuance. Au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les médias d’État russes ont été interdits de diffusion dans l’UE. Plus récemment, une pétition a circulé pour interdire la diffusion d’Al-Jazeera dans l’Hexagone.

On pourrait s’attarder sur la richesse culturelle inouïe du livre, mais nous laisserons le lecteur avec la scène qui nous a semblé être la plus poignante de tout l’ouvrage. Elle se passe en 1937, à Tell Brak où l’archéologue britannique Max Mallowan mène des fouilles financées par les succès littéraires de son épouse, Agatha Christie. Sarkis, un ouvrier arménien du chantier met à jour une tombe collective récente que la présence de méjidis turcs permet pudiquement d’identifier. Or, en digne représentant de l’Empire britannique, l’archéologue éprouve du mépris envers les Arméniens, ce « peuple de victimes ». Dans une scène secondaire à l’intrigue et probablement fictive mais débordante de réalisme, l’on assiste aux protestations désespérées de Sarkis qui, face à un Mallowan pressé de déblayer la tombe pour continuer ses recherches, s’étrangle en répétant : « Ce ne sont pas tes morts ! »


Hôtel Baron de Taline Ter Minassian, Bibliomonde, 2025, 275 p.Professeur des universités à l’INALCO, Taline Ter Minassian est spécialiste de l’histoire contemporaine de la Russie et du Caucase. Elle s’est aussi intéressée très tôt au Levant puisque sa thèse de doctorat est consacrée aux relations entre Moscou et le Moyen-Orient. Son roman géopolitique, Hôtel Baron, débute et prend fin au fameux établissement d’Alep, haut-lieu du patrimoine de la ville mais aussi de l’espionnage international. Le lecteur est entraîné par l’intrigue sur un long périple, de l’archipel norvégien du Svalbard à l’Institut panrusse des ressources génétiques végétales à Saint-Pétersbourg en passant par la plaine de Hassaké, un vaste espace qui sert de théâtre à la guerre du blé.Le voyage se fait aussi dans le...
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