Saleh Barakat dans sa grande galerie éponyme de Beyrouth; un espace dédié aux expositions majeures à l'instar de celle de Dia Azzawi en 2025. Photo fournie par le galeriste
Digitalisation des plateformes, transformation des pratiques et changement de profil des collectionneurs : le secteur des galeries d’art fait face à de grands défis partout dans le monde. À commencer par l’Europe et les États-Unis, où le marché de l’art contemporain a connu un ralentissement conséquent en 2024-2025 entraînant de nombreuses fermetures de galerie. Il se murmure même que 30 % des galeristes new-yorkais auraient mis la clé sous la porte au cours des deux dernières années. Une affirmation qui circule dans le milieu, sans toutefois être confirmée par des publications ou des audits.
Au Liban, où ils sont confrontés aux mêmes enjeux que partout ailleurs – sinon davantage –, le renoncement n’est pas de mise. Les galeristes continuent de dénicher, programmer et soutenir les artistes locaux et régionaux, alors même que leur activité est rendue encore plus difficile par les fluctuations d’une situation économique et sécuritaire instable, dont le pays reste tributaire.
Résilientes ! Même si ce terme est galvaudé au point d’en devenir presque insupportable à entendre, il semble être le plus approprié pour décrire l’état des galeries beyrouthines. Ainsi, mis à part quelques fermetures discrètes d’espaces marchands dévolus à l’art – apparus un peu à la va-vite dans la foulée des crises économique et bancaire –, les enseignes de la capitale assurent avoir, globalement, tiré leur épingle du jeu au cours de l’année écoulée. Une année 2025 en demi-teinte, un peu atone, malgré les tentatives des galeristes d’attirer l’attention des collectionneurs en diversifiant leurs écuries d’artistes et leurs stratégies d’exposition, notamment au moyen de collaborations hors les murs et de vernissages à teneur événementielle.
Élément perturbateur ?
En dépit d’un contexte difficile, ce sont surtout les galeries bien établies qui ont fait preuve d’adaptation. Ainsi, plutôt que de subir passivement la transformation du secteur et la concurrence d’espaces d’accrochage « non homologués » qui prolifèrent – bars, pop-up, restaurants, halls d’hôtel, intérieurs privés –, elles se sont laissées tenter par une vie culturelle plus collaborative, comme en a notamment témoigné la seconde édition de l’événement Beirut Art Days, initié par L’Agenda culturel et organisée en juillet.
Une année 2025 également marquée par la fracassante irruption sur la place beyrouthine de Basel Dalloul. Ce très grand collectionneur, l’un des plus importants du monde arabe, à la force de frappe indéniable, a lancé il y a quelques mois le Dalloul Art Collective (DAC). Un espace collaboratif par lequel il affirme vouloir changer les règles établies, en diminuant le pourcentage – jusqu’à 50 % – prélevé par les galeristes libanais sur les ventes d’œuvres. Un taux qu’il estime « disproportionné par rapport aux services qu’ils fournissent à leurs artistes », a-t-il clamé sur les réseaux sociaux. Assurant que « la DAC n’est pas vraiment une galerie, puisque ses expositions sont directement gérées par un groupe d’artistes amis et que son fonctionnement inclut des services d’agents d’artistes – notamment pour la constitution d’archives, de sites web, de catalogues raisonnés, les droits d’auteur ou encore les contacts avec des foires, que les galeries traditionnelles ne fournissent pas ou… plus », précise-t-il à L’Orient-Le Jour.
Élément perturbateur ou régulateur ? « L’avenir nous le dira », répondent, avec précaution, la plupart des galeristes interrogés, tout en assurant ne pas se sentir personnellement visés par les « accusations » du nouvel entrant dans leur cour.
Une année contrastée
« Continuer à travailler plutôt que polémiquer » : voilà ce qui semble être la devise des galeristes de la ville, dont six des plus importants ont confié à L’Orient-Le Jour leur évaluation de l’année écoulée et leurs perspectives pour 2026.
À commencer par Saleh Barakat, à la tête de deux espaces à Beyrouth, pour qui 2025 aura été « une année contrastée. Sur le plan artistique, nous avons présenté de très belles expositions. Certaines ont été de grands succès, à l’instar de celles consacrées à Dia al-Azzawi, Samir Sayegh, Hala Choucair ou encore Afaf Zreik, dont je suis très fier… D’autres ont subi, hélas, les aléas de la situation sécuritaire, notamment celles des derniers mois de l’année, avec la résurgence des menaces de guerre », indique-t-il. « Mais d’un point de vue purement commercial, nous avons pu tirer notre épingle du jeu, grâce notamment aux expatriés venus pour les fêtes. »
Événements hybrides et tendance événementielle
Pour ce galeriste phare de la capitale, c’est en période d’incertitude que les collectionneurs se montrent frileux. « En période de guerre, les gens achètent de l’art en se disant que n’ayant plus rien à perdre, autant se faire plaisir. En temps de paix, ils achètent. Mais dans l’entre-deux, ils préfèrent garder leur argent en poche », théorise celui qui affirme néanmoins « ne jamais modifier sa programmation, sauf en cas de force majeure ». S’il a légèrement diminué la fréquence des expositions à Agial, sa petite galerie à Hamra, il a compensé en faisant sortir certains de ses artistes hors les murs de ses galeries, en initiant des collaborations avec des festivals (Beiteddine, notamment), voire même des espaces d’ameublement (Shawki Youssef au Teatro). Il a également pris le train d’une tendance événementielle venue de l’étranger, avec Ribal Molaeb, peintre et musicien altiste qui a donné au sein de la Saleh Barakat Gallery un concert classique en duo avec la pianiste Evelyne Berezovsky, entouré de ses toiles accrochées aux cimaises.
Plus que jamais déterminé à se « battre pour que la scène artistique au Liban continue à tenir la comparaison avec ce qui se fait de mieux dans les Émirats, malgré le désavantage de notre situation pécuniaire et sécuritaire », Saleh Barakat annonce d’ores et déjà « plusieurs expositions exceptionnelles pour 2026, à commencer par celle de Bassam Kahwaji, dont le vernissage a eu lieu le 8 janvier ».
Des ventes à des musées
C’est à Beyrouth, où elle possède deux espaces d’exposition – l’un de « dimension humaine », l’autre de « dimension institutionnelle » –, qu’Andrée Sfeir-Semler a célébré, en août dernier, les quarante ans de sa galerie éponyme à Hambourg (Allemagne) et les vingt ans de sa première antenne beyrouthine, à travers deux expositions événements. Une collective réunissant les grands noms de son écurie d’artistes – Etel Adnan, Walid Raad, Marwan Rechmaoui, Rayane Tabet, Waël Shawky, Mounira el-Solh, entre autres –, et une exposition monographique consacrée à la célèbre peintre palestino-américaine Samia Halaby.

Pourtant, « au niveau commercial, 2025 n’aura pas été différente des autres années pour nous au Liban, où nous ne vendons quasiment rien », révèle-t-elle. « La raison tient au fait que nos prix sont plus élevés que ceux des autres galeries de la place, car nos artistes sont quasiment tous présents dans des musées internationaux et notre clientèle n’est pas vraiment locale », ajoute, sans ambages, la galeriste, dont la présence au Liban est « essentiellement symbolique », dit-elle. « Notre galerie du secteur de la Quarantaine, par exemple, fonctionne plutôt comme une fondation. C’est nous qui la finançons, à hauteur de 80 000 à 100 000 dollars pour chaque exposition. Ce n’est donc pas ici que nous réalisons notre chiffre d’affaires, mais à l’international où, bien que les collectionneurs privés aient ralenti leurs achats cette année, nous avons vendu des œuvres à plusieurs musées que nous avons la chance de compter parmi nos clients. »
Des expatriés et collectionneurs régionaux
Même son de cloche du côté de Naïla Kettaneh-Kunigk qui, après avoir fondé sa première galerie Tanit en 1972 à Munich, spécialisée dans la photo et l’art contemporain, a ouvert une antenne en 2007 à Beyrouth. Si l’activité de sa galerie allemande a subi les répercussions du ralentissement au niveau international du marché de l’art – « alors qu’on y a présenté des artistes de très haut calibre comme Pistoletto », signale-t-elle –, celle de son année au Liban a failli être « dramatique », martèle-t-elle. Détaillant : « Nous avons subi les conséquences de la guerre de 2024. Ce qui nous a sauvés et a permis que le bilan ne soit pas négatif, ce sont quelques ventes à des collectionneurs régionaux et internationaux. Au niveau purement local, outre Zena Assi, une valeur sûre désormais, les expositions de la photographe Joumana Jamhouri et du plasticien Abdel Kadiri ont très bien marché, contrairement à celle de l’artiste irako-finlandais Adel Abidin dont les prix dépassaient les 20 000 dollars. Un montant-plafond semble-t-il, au-delà duquel les pièces contemporaines deviennent très difficiles à écouler à Beyrouth », confie Naïla Kettaneh-Kunigk à L’OLJ.

« Le métier devient très difficile au Liban du fait notamment du trop grand nombre d’acteurs parallèles qui, sous des formes diverses et variées, font de la spéculation forcenée », déplore la galeriste, qui ne baisse pas les bras pour autant. En 2026, parallèlement à son programme d’expositions à Beyrouth et Munich, elle emmène ses artistes libanais et moyen-orientaux dans plus d’une foire : celle d’Abou Dhabi (reprise par Frieze), Basel Qatar et Art Paris, notamment.
Des expositions qui piquent la curiosité
Idem pour Nadine Begdache, à la tête, depuis le début des années 1990, de la galerie Janine Rubeiz à Beyrouth. La galeriste, qui a joué un rôle-clé dans la mise en lumière d’artistes libanais aujourd’hui internationalement reconnus, à l’instar d’Etel Adnan ou d’Huguette Caland, poursuit, contre vents et marées, sa politique de découverte et de promotion de jeunes talents, tout en incitant les noms établis de son écurie d’artistes à toujours se renouveler.

« En 2025, j’ai beaucoup travaillé pour sortir des sentiers battus, proposer des œuvres nouvelles et concevoir des formats d’exposition différents, susceptibles de piquer la curiosité des amateurs d’art. À l’instar de celle de Julie Bou Farah, ou encore des expositions de duos d’artistes, comme François Sargologo et sa femme, qui réalise de très jolies petites sculptures, ou encore Hannibal Srouji et sa femme, aquarelliste et designer. Cela dit, ce ne sont pas les petites expositions que nous avons présentées ces derniers mois qui nous ont permis de tenir, mais les ventes parallèles d’œuvres modernes appartenant à la galerie », révèle la galeriste, qui affirme ne pas s’attendre à une meilleure année en 2026. « Mais nous poursuivrons notre mission… »
Un ministre de la Culture « enfin attentif » au secteur
Du côté de Noha Moharram, à la tête de Art on 56th à Gemmayzé, une galerie ouverte depuis treize ans, l’année 2025 n’aura pas non plus été un grand cru d’un point de vue commercial. « Nous avions pourtant programmé des expositions de qualité, à l’instar de « Landscapes Conversations », une collective réunissant les visions du paysage de six de nos talentueux artistes maison : Wissam Beydoun, Layla Dagher, Mansour el-Habre, Imad Fakhry, Ghada Jamal, Edgard Mazigi ».

Pour cette galeriste, le seul point positif de 2025 aura été, « parallèlement au support constant de collectionneurs amis, dont un grand nombre d’expatriés », l’intérêt manifesté par le ministre de la Culture, Ghassan Salamé, pour son secteur d’activité. « Il a réuni quelques galeristes de la ville pour les remercier d’avoir tenu bon au cours de ces très difficiles dernières années et les assurer de son soutien… certes essentiellement moral. Mais c’est la première fois qu’un ministre de la Culture s’adresse à nous et prend en considération notre rôle sur la scène artistique et culturelle libanaise et, pour cela, je lui en suis particulièrement reconnaissante », assure Noha Moharram, d’une voix vibrante d’espoir…
À contre-courant des déclarations de l’ensemble de ses collègues, Joumana Asseily, propriétaire de la galerie Marfa’, située secteur du port de Beyrouth, affiche pour sa part sa satisfaction. « Après des années vraiment compliquées, 2025 aura été une bonne cuvée. Nous avons beaucoup emmené nos artistes à l’étranger, dans des foires comme Frieze Londres, Basel à Bâle et Paris ainsi que dans des galeries en Europe... » déclare cette galeriste qui, depuis ses débuts, a établi un système d’échange entre Beyrouth et l’étranger, qui semble se révéler payant.

« De plus, comme c’était l’année de nos dix ans d’existence, nous avons marqué le coup en invitant la vingtaine de galeries étrangères avec qui nous collaborons à exposer chez nous à Beyrouth. Ce qui a amené nettement plus de passages dans la galerie (plutôt fréquentée jusque-là par un public restreint d’initiés, NDRL) et un intérêt accru du public local envers nos activités », relève-t-elle. Avant d’annoncer pour 2026 un programme assez riche de participations aux grandes foires internationales, dont « Basel à Bale, à Paris et au Qatar, ainsi que des expositions, voire même des rétrospectives, de nos artistes, notamment Tamara el-Samerraie et Caline Aoun, dans des musées à l’étranger, entre autres belles choses que je ne peux pas encore annoncer », conclut sur une note positive la benjamine des grands galeristes de Beyrouth.

