Stupeur, colère et tremblements. Voilà à quoi nous en sommes réduits. Voilà à quoi ressemblent depuis des années nos réactions collectives face au délitement d’une époque que l’on croyait triomphante et indépassable. Mais de combien d’Irak, d’Ukraine, de Syrie, de Yémen, de Gaza, de Venezuela… ; combien de Trump, de Poutine, de Xi, de Khamenei, de Netanyahu, d’Erdogan, de MBS... faudra-t-il pour que nous comprenions que la bascule a déjà eu lieu et qu’une bonne partie de nos références, de nos réflexes, de nos règles et de nos tabous sont d’ores et déjà dépassés ? S’agit-il d’acter notre défaite et de se résoudre à s’adapter à un monde essentiellement façonné par la force, le fanatisme et l’argent ? Certainement pas. Mais plutôt de comprendre que nos indignations – d’autant plus quand elles sont sélectives – n’ont pas d’autre effet que de souligner notre défaillance à décrypter un monde qui ne correspond plus à l’idée que nous nous en faisions, que nous le voulions ou non. L’heure est aux prédateurs, à la dérégulation du recours à la force, à la porosité entre les intérêts privés et publics, à la conquête des ressources, des esprits et de l’espace, à l’affaissement des démocraties, à l’écrasement des nuances et du dialogue, au triomphe des visions les plus radicales, à la lutte contre toute les différences, entendues dans leur acception la plus étroite. Dans ce contexte, la seule question qui mérite d’être posée à l’échelle individuelle et collective est de savoir si nous voulons trouver notre place dans ce grand chamboulement ou tenter de le combattre et, si tel est le cas, avec quelles armes ?
Les réactions aux quatre coins de la planète au coup de force américain au Venezuela – une opération illégale qui rappelle les anciennes pratiques de l’Oncle Sam, en particulier en Amérique du Sud – en disent long sur les intentions de chacun face à ce nouveau désordre mondial. Il y a ceux qui critiquent vivement mais qui n’hésitent pas ou n’hésiteraient pas à en faire de même dans leur sphère d’influence et qui font tout depuis des années, bien avant Donald Trump, pour torpiller l’ordre international postguerre froide. Il y a ceux qui sont sincèrement attachés à cet ordre, mais qui ne se sont pas donné les moyens de le défendre, pensant naïvement que parce qu’ils étaient sortis de l’histoire après l’avoir payé au prix fort, tous les autres en feraient de même. Et il y a ceux qui se félicitent de cette action, ou restent silencieux, et qui pensent être mieux armés que les autres pour survivre à cette jungle et même s’y tailler la part du lion.
Cela dépasse largement Maduro, que personne ne regrettera à commencer par les Vénézuéliens, et le Venezuela, où le régime est encore en place et où personne ne sait encore à quoi ressemblera la suite malgré la volonté américaine de « gouverner » le pays. Voilà au moins trois décennies que l’usage de la force pour affaiblir ou renverser une dictature, des opérations illégales qui sont parfois présentées comme étant légitimes, pose une équation insoluble. Face à un régime qui s’appuie sur un appareil militaire efficace et loyal, prôner le changement de l’intérieur et condamner toute intervention extérieure revient le plus souvent à envoyer les plus courageux des manifestants vers la mort. Mais force est de constater dans le même temps qu’aucune opération extérieure ayant abouti à un changement de régime n’a provoqué autre chose que le chaos, souvent même plus important que celui qu’elle prétendait à la base vouloir endiguer. L’usage proportionné de la force reste l’une des grandes zones grises de l’ordre postguerre froide, plus encore depuis que le Conseil de sécurité est totalement paralysé par l’animosité que se vouent les Occidentaux, d’une part, la Russie et la Chine, de l’autre. Mais il ne s’agit pas de cela dans ce cas-là. Il ne s’agit pas de savoir s’il est légitime ou non d’exfiltrer un dictateur par la force pour instaurer la démocratie dans un pays qui pose en outre un problème de sécurité pour l’ordre international. La logique trumpienne ne répond pas à ce dessein même si elle en reprend en partie le langage et les méthodes. C’est celle, beaucoup plus primaire et brutale, d’un « bully » qui menace, harcèle, raquette et frappe ses camarades de classe parce qu’il est le plus fort. Donald Trump est le roi de la jungle. Il voulait le rappeler à tous les autres carnivores. Son appétit grandira-t-il au-delà de « son hémisphère » ou acceptera-t-il que d’autres prédateurs fassent la loi dans leur région respective dans une logique de découpage du monde en sphère d’influence ? Cela ne semble pas encore clair. Ce qui l’est en revanche, c’est qu’aucun pays, aucune région, aucune ressource n’est à l’abri de devenir la prochaine proie.
Comparativement, le Moyen-Orient paraît mieux outillé pour comprendre cette nouvelle ère. Et pour cause : dans notre région, les fondamentaux sur lesquels elle repose n’ont rien de réellement nouveau.
Mais les États-Unis, malgré leur soutien inconditionnel à Israël, avaient au moins le mérite d’y mettre un peu d’ordre en s’affirmant comme le seul hégémon et en prônant le plus souvent la stabilité. Leur comportement, couplé à leur retrait relatif de cette région, ne va faire qu’accentuer l’appétit des prédateurs locaux (Turquie, Iran, Israël, Émirats arabes unis, Arabie saoudite…) à l’heure de la grande recomposition post-7-Octobre.
Ainsi, l’on peut comprendre que certains au Liban et dans la région se réjouissent aujourd’hui du fait que la chute de Maduro affaiblisse encore plus l’« axe de la résistance », dont Caracas était un partenaire-clé. L’on peut comprendre aussi que certains espèrent qu’une intervention similaire aboutira enfin à la chute de Khameini, tant espérée par une grande partie de la population iranienne. Mais méfions-nous de ce que nous souhaitons en raison non seulement des expériences passées et encore plus du contexte régional et international dans lequel une telle opération aurait lieu aujourd’hui.
Enfin, comprenons ce que « nouveau monde » signifie pour des petits pays, comme le Liban, qui ne sont ni des grands fauves ni des prédateurs rapides et agiles. Nous risquons d’être condamnés à troquer notre souveraineté contre la protection d’un parrain ou à demeurer le terrain de jeu des puissances voisines ou plus lointaines.


I welcome the even-handed approach of the editorial by Anthony Samrani (4 January, 2026) on the latest controversial act of the American president in Venezuela. Your editorial describes the challenges to us all of the dawn of a new world order, particularly for smaller countries. But the voice of those countries, such as Lebanon and my own country Ireland, can play an essential role in world affairs, untainted by an imperial past or current alliances that so often motivate the voice of the so-called big powers.
17 h 46, le 08 janvier 2026