Christine Safa devant ses toiles à la Galerie Lelong, à Paris, où l’artiste libano-française expose des paysages intimes traversés par la mémoire du Liban et la douceur de l’exil. Photo Galerie Lelong
Au milieu de la vitesse effrénée du quotidien parisien, posée à l’angle de la rue de Téhéran, la Galerie Lelong accueillait récemment les « deux maisons » de Christine Safa, comme un soupir langoureux et flegmatique réchauffant de son souffle méditerranéen l’hiver mordant de la Ville Lumière. Intitulée « J’ai deux maisons », l’exposition fait l’effet d’une caresse charnelle, légèrement fleur bleue, pour qui pénètre ce cocon chaleureux de farniente. Parmi les toiles où la peinture se fait à la fois sculpturale et architecturale – façades de maison et flancs de montagne surgissant de la matière picturale comme des reliefs rupestres, primitifs et organiques – se dessine la silhouette délicate de Christine Safa, nimbée d’une aura onirique et réconfortante dont elle seule maîtrise la grâce et le naturel.
L’exil et la nostalgie comme héritage
« Pays rêvé, pays réel » : c’est ainsi que Safa évoque le Liban dans un texte rédigé à Beyrouth et consigné dans le catalogue de sa précédente exposition solo, présentée en 2023 à la Galerie Lelong. Sur ses toiles se superposent des images mentales, adoucies par la langueur du rêve, où se croisent paysages montagneux, littoraux et horizons incandescents d’un Liban bien réel. De cette alchimie entre rêve et réalité émerge un pays insouciant, parfois même insolent et impertinent, un Liban qui persiste à vouloir vivre envers et contre les guerres et l’insécurité politique et économique.

De Horizon rouge, mer bleu cobalt à Mer noire, montagne bleue, ciel rouge se dégage une atmosphère oisive, teintée d’un Bonjour tristesse à la Françoise Sagan. Consciente de la violence infligée à des milliers de Libanais, Safa avait pourtant tenté, à ses débuts, lorsqu’elle étudiait encore aux Beaux-Arts de Paris, une peinture engagée qu’elle qualifie elle-même de geste « d’enfant guerrier ». Avec le temps, elle a accepté que son lien au Liban relève avant tout de la poésie.
« Je ne me sentais pas à ma place, confie-t-elle, parce que je ne pouvais pas prétendre avoir vécu ce que mes cousins et mes amis, nés et ayant grandi au Liban, ont traversé. J’ai fini par accepter que, malgré tout, il demeure de la poésie au Liban, et c’est cet aspect qui me touche le plus. Et puis être née en France, faire partie de cette première génération d’enfants d’immigrés est déjà en soi une situation suffisamment politique. Mon travail consiste à questionner sans cesse ce rapport nostalgique à l’ailleurs qu’est le Liban – une attitude que je crois commune à beaucoup de Libanais. »
Née en banlieue parisienne, Christine Safa dit avoir toujours vécu dans un entre-deux, entre la France et le Liban, un intermonde qui se matérialise aujourd’hui sur ses toiles. « Le Liban m’a offert certains sujets, explique-t-elle, comme l’horizon, les soleils, la lune, la mer. Depuis que j’ai accepté avec plus de sérénité mon quotidien en France et que mon questionnement identitaire s’apaise, les maisons ont surgi dans mon imaginaire. Je n’aurais pourtant jamais pensé en peindre, n’étant pas particulièrement attirée par l’architecture. »
Sur le canevas blanc apparaissent d’abord des souvenirs de formes : une ligne d’horizon découpée sur la mer, les façades de maisons de la banlieue parisienne. Évoquant la genèse d’Un matin (le silence, la maison), Safa précise : « L’impulsion première repose sur un lexique de formes primitives –"carré”, “maison”, “arbre”, “figure” – nourri par l’esprit des peintres italiens et la perspective du Trecento et du Quattrocento, de Giotto à Fra Angelico. Les couleurs terreuses de la toile trahissent cette influence. »
Les couches successives de visions mentales, où rêve et réalité s’entrelacent, se déposent alors sur le canevas, devenu palimpseste d’une mémoire nostalgique. Celle d’une « princesse » héritière de l’exil, qui se souvient avec émotion des étés passés dans les montagnes libanaises, lorsque toute sa famille s’ingéniait à lui offrir « le meilleur des moments ». « Mes grands-parents me réservaient l’accueil qu’on fait à une reine », se remémore-t-elle.
La poésie irrigue également le travail préparatoire de l’artiste. Etel Adnan, en particulier, l’a aidée à apaiser ce rapport essentiellement esthétique et poétique au Liban. Si un poème devait accompagner les horizons de Christine Safa, ce serait celui-ci :
« Tu es moitié vierge et / moitié feu / ton absence irradie sa / lumière / et l’été te poursuit »
(Je suis un volcan criblé de météores, Etel Adnan).

« Mon regard d’enfant en voiture »
Le regard de Safa demeure étranger aux angoisses de l’âge adulte, tout en étant paradoxalement celui d’une femme mûre, « qui vit toutes choses et accepte son quotidien » parisien, doux et apaisé. Bien qu’elle se soit construit un cocon harmonieux dans sa maison de banlieue, aux côtés de son époux Nathan – figure récurrente de son œuvre, apparaissant sur ses toiles comme une présence angélique –, l’artiste continue de faire vivre ce que Bergson évoque dans Le Rire : « Les plus douces satisfactions de l’homme mûr peuvent-elles être autre chose que des sentiments d’enfance revivifiés, brise parfumée que nous envoie, par bouffées de plus en plus rares, un passé de plus en plus lointain ? »
Safa demeure ainsi celle qui sait déployer son imaginaire comme un enfant rêvassant à la fenêtre d’une voiture, se figurant les promesses de la liberté adulte. Et l’adulte, à l’inverse, puise dans la candeur de l’enfance ce qu’il y a de plus précieux et de plus charnel dans son présent. « Je garde de mon enfance d’incroyables souvenirs », glisse-t-elle, le visage éclairé d’un sourire mêlant gratitude et nostalgie heureuse.

