Le président de la République, Joseph Aoun, à son arrivée au Parlement, le 9 janvier 2025. Mohammad Yassine/Photo d’archives L’OLJ
Près d’un an après une élection qui a suscité un nouvel espoir, le président de la République fait aujourd’hui l’objet de nombreuses critiques – internes et externes – sur sa capacité à mener à bien son agenda en matière de monopole étatique des armes, dans un contexte où la situation demeure particulièrement critique, tant concernant la remise des armes du Hezbollah que la poursuite des frappes israéliennes et les menaces d’extension de la guerre.
Peut-on pour autant déjà parler d’échec ?
Les choses sont en réalité plus nuancées. L’objectif essentiel de Joseph Aoun semble en effet de se maintenir coûte que coûte au centre de l’échiquier politique et à égale distance de tous, comme en attestent ses prises de position successives. S’il a d’abord prononcé un discours d’investiture fort, qui l’a clairement placé dans le camp souverainiste, il a toutefois agi ensuite avec diplomatie avec le duo chiite, en attestant publiquement de ses bonnes relations avec Nabih Berry, tout en évitant de brusquer le Hezbollah.
D’un autre côté, s’il a poussé pour l’adoption de la décision gouvernementale du 5 août imposant le principe du ramassage des armes du Hezbollah, il a cependant laissé le parti de Dieu faire sa démonstration de force publique lors de l’épisode de la Grotte aux pigeons fin septembre. Et si le président a ensuite affirmé sa disposition à négocier avec Israël pour aboutir à « tout accord » qui permettrait de mettre un terme aux violences à la frontière, il a toutefois continué d’éviter de critiquer le Hezbollah, préférant hausser le ton face à l’État hébreu. Finalement, dans la foulée de l’assassinat par Israël du responsable militaire du Hezbollah Haytham Tabatabaï, le président a nommé l’ancien ambassadeur Simon Karam (adversaire déclaré du « front de soutien » ouvert par le Hezbollah) à la tête de la délégation aux réunions du mécanisme de surveillance du cessez-le-feu au sein duquel le Liban officiel a, pour la première fois depuis des décennies, parlé directement à l’État hébreu.
Gagner du temps
Que fait donc Joseph Aoun ? En un mot : il tente de gagner du temps et d’apaiser les différentes parties. Le président semble en ce sens poursuivre une stratégie inspirée du cas de l’Irlande du Nord, où, suite à l’accord du « vendredi saint » de 1998, l’Armée républicaine irlandaise (IRA) avait remis ses armes, sans que ses responsables soient inquiétés, et sans que ce soit assimilé à une « capitulation » de l’IRA face à ses adversaires britanniques ou unionistes. Si ce scénario d’apaisement avait permis de restaurer la paix civile, en évitant de stigmatiser l’IRA, il avait également et surtout été permis par l’implication massive des États-Unis, qui avaient exercé des pressions très fortes sur l’ensemble des parties, tout en donnant des incitations économiques.
Dans le cas libanais, trois éléments compliquent cependant la situation. D’une part, le dossier iranien : même très affaibli, Téhéran peut toujours tenter d’utiliser la carte du Hezbollah pour négocier sa position dans l’architecture régionale en gestation. L’avenir du régime, soumis à de fortes pressions et en proie à de profondes divisions internes, est en jeu, et le scénario d’un nouvel affrontement avec Israël n’est pas à écarter.
En deuxième lieu, le dossier israélo-palestinien, car si la situation à Gaza et plus encore en Cisjordanie traîne en longueur voire entraîne de nouveaux combats, cela pourrait retarder un règlement régional ainsi qu’un désarmement des forces au Liban, palestiniennes et libanaises. Enfin, la rivalité israélo-turque dans l’espace libano-syrien, qui est apparue en force depuis la chute du régime Assad. L’intérêt d’Israël est en effet d’affaiblir la Syrie, voire potentiellement de la diviser. Celui d’Ankara est exactement l’inverse, car une déstructuration de la Syrie menacerait la Turquie, qui abrite les mêmes minorités kurdes et alaouites. Cette rivalité a entraîné une série d’affrontements sur le terrain syrien depuis fin 2024 et peut influer sur la position du Hezbollah chiite, car la présence de ce dernier, en particulier dans la Békaa, face aux forces jihadistes stationnées dans le Nord syrien, peut empêcher ces forces d’exercer une pression sur le Liban (qui renforcerait le jeu turc). Le Hezbollah peut-il tenter de jouer sur la rivalité entre Israël et la Turquie (où des responsables du parti se sont rendus récemment) pour continuer d’exister, à l’instar des forces druzes à Soueida ou kurdes dans le Nord-Est syrien ?
Deux scénarios
Quoi qu’il arrive, le Liban demeurera ainsi une zone tampon géopolitique. Avec cependant deux scénarios possibles. Le premier, celui de la « neutralisation » du Liban, suppose une implication continue et massive des États-Unis et de la communauté internationale pour soutenir l’État libanais, tenir en respect les parties régionales et mener à la remise des armes. Avec potentiellement le déploiement de forces américaines et peut-être françaises le long de la frontière israélo-libanaise en remplacement de la Finul (qui se retirera totalement fin 2026), voire le long de la frontière libano-syrienne (ce qui mettrait le Liban à l’écart du conflit israélo-turc en Syrie, et faciliterait le désarmement du Hezbollah).
Deux éléments pourraient en outre agir sur le dossier de remise des armes : la menace d’une nouvelle guerre avec Israël et l’épuisement de la communauté chiite. Si l’on veut mettre en place un scénario « irlandais », il serait donc crucial de soutenir l’armée libanaise et de protéger son rôle de « partenaire honnête », veillant à maintenir de bons rapports avec toutes les parties dont le Hezbollah. Dans ce cadre, deux autres éléments auront également un impact : l’éventualité de négociations économiques libano-israéliennes portant notamment sur l’exploitation et l’acheminement du pétrole et du gaz ; et la possibilité de réformes constitutionnelles libanaises impliquant un rééquilibrage dont les chiites pourraient bénéficier. Deux sujets controversés s’il en est.
Cependant, d’un autre côté, si les États-Unis finissent par se lasser du dossier libanais, ou n’ont pas l’intention de s’y impliquer à long terme, le Liban risquera de demeurer le champ des rivalités régionales avec, comme en Irak, un état faible phagocyté par les milices, et un pays fractionné.
Face à tout cela, Joseph Aoun finira-t-il par réussir ? Notons simplement que le président tente pour l’instant de sauvegarder l’essentiel, à savoir sa position centrale à mi-chemin de toutes les parties politiques, ainsi que sa bonne relation avec les États-Unis. Le président Trump a ainsi affirmé récemment qu’il envisageait de l’inviter à Washington.
Écrivain, économiste et ancien directeur exécutif de « L’Orient-Le Jour ». Dernier ouvrage : « Liban, État de survie » (Max Milo, 2025).


On n’affronte pas à mains nues une bête affamée, assoiffée de sang en lui laissant le temps de nous dévorer. Ce président est en train de suivre les conseils de son nouvel ami qui veut l’éloigner de tous ses alliés qui veulent sauver le pays et l’autoritédu chef de l’état, afin de l’isoler pour pouvoir le bouffer tout cru. Ça n’est pas comme s’il n’y a pas eu de précédents. Ils ne sont pas à leur première tentative d’amadouer un président pour mieux l’humilier par la suite. On dirait que Aoun n’avait pas vécu la même chose que nous, ou alors il se croit plus rusé que le renard, son nouvel ami.
11 h 55, le 28 décembre 2025