La population de l’Empire ottoman, caractérisée par une large diversité ethnique et religieuse, nourrissait des sentiments d’appartenance multiples et complexes à l’Empire. Ces sentiments variaient selon l’origine géographique, la confession, l’ethnie et la classe sociale des personnes, allant de la loyauté envers l’Empire jusqu’aux aspirations autonomistes ou indépendantistes. Cette diversité, en constante évolution, exige une analyse nuancée des institutions et des rapports de pouvoir afin de bien comprendre les hiérarchies et les interactions au sein de cet empire pluriel.
L’Empire ottoman, vaste empire, s’étendit du XIIIe au XXe siècles sur trois continents : l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Son expansion comprit la conquête des Balkans au XIVe siècle, marquée par la bataille du Kosovo (1389), puis la prise de Constantinople (1453), l’annexion du Levant (1516) et de l’Égypte (1517) et le contrôle de l’Afrique du Nord au XVIe siècle.
La différence majeure au niveau du sentiment d’appartenance des populations d’Europe orientale et du Levant à l’Empire ottoman réside dans quatre facteurs essentiels : des trajectoires historiques distinctes avant l’émergence de l’empire, des configurations religieuses et ethniques contrastées, un environnement géopolitique spécifique et une attitude différenciée du pouvoir ottoman à l’égard des deux régions concernées.
Avant l’ascension de l’Empire ottoman, l’Europe orientale était composée de divers royaumes, principautés et duchés. Parmi les royaumes, on trouvait ceux de Serbie, de Bosnie, de Croatie, l’empire bulgare, ainsi que la Transylvanie, intégrée au royaume de Hongrie. Les principautés autonomes incluaient la Valachie, la Moldavie, les principautés ruthènes et les duchés albanais. Ces régions possédaient des frontières bien définies et des traditions politiques profondément enracinées. Sur le plan religieux, elles étaient majoritairement chrétiennes (orthodoxes ou catholiques), avec la présence de diverses minorités religieuses.
Lors de son expansion en Europe orientale, l’Empire ottoman adopta une politique pragmatique, maintenant les structures locales et utilisant les élites. Le système des millets permit une coexistence relative, tout en préservant une conscience politique locale. Cependant, les aspirations à l’indépendance n’avaient jamais disparu et se sont intensifiées au XIXe siècle sous l’influence des idéologies nationalistes et d’un contexte géopolitique européen en mutation.
Dès les prémices de la domination ottomane, des figures emblématiques telles que Vlad III de Valachie et Étienne le Grand de Moldavie ont manifesté une résistance farouche à l’empire et revendiqué l’indépendance. Leur opposition initiale, ainsi que les mouvements d’indépendance ultérieurs, ont trouvé un écho favorable auprès des puissances chrétiennes voisines, à l’instar de la Russie et de l’Autriche qui les ont soutenus tout en poursuivant leurs propres intérêts religieux et stratégiques dans la région. Ce soutien extérieur a favorisé l’émergence progressive de plusieurs États indépendants aux dépens de l’Empire ottoman. La Serbie a ainsi obtenu son autonomie en 1804, reconnue internationalement en 1878. La Grèce a accédé à l’indépendance en 1829 à l’issue d’une guerre initiée en 1821, suivie par la Roumanie en 1878, la Bulgarie en 1908 et l’Albanie en 1912.
Contrairement aux Balkans, les populations du Levant furent intégrées à des empires successifs dès le Ve siècle av. J.-C. Au départ, la région abritait des civilisations locales non impérialistes telles que les Cananéens, les Phéniciens, les Israélites, les Moabites et les Araméens, organisées en cités-États ou en petits royaumes. Leur autonomie s’effondra face aux conquêtes assyriennes, babyloniennes, perses et grecques et disparut définitivement avec l’annexion du royaume nabatéen par Rome en 106 apr. J.-C. Dès lors, les populations du Levant cessèrent d’être intégrées dans des structures politiques indépendantes et devinrent les sujets des grands empires successifs, jusqu’à l’Empire ottoman, perdant ainsi leur autonomie politique mais conservant un héritage culturel durable à l’intérieur des groupements basés sur les confessions et leurs sentiments d’appartenance à l’Empire ottoman variaient selon la confession et l’origine ethnique de la population. Les musulmans sunnites, majoritaires, étaient généralement attachés à l’Empire. En revanche, chiites, druzes et alaouites se sentaient souvent marginalisés, se considérant comme sujets de l’empire tout en restant loyaux à leurs chefs locaux. Chrétiens et juifs, qualifiés de « gens du Livre », jouissaient d’une certaine autonomie religieuse grâce au système du millet, mais leur statut de dhimmis les soumettait à des discriminations, malgré une protection relative. Minoritaires dans un empire sunnite, ils revendiquaient plus d’autonomie que d’indépendance. Au Liban, cette dynamique se manifestait de manière singulière : chrétiens, druzes et chiites formaient un ensemble de minorités aspirant à un équilibre autonome, sans remettre en cause leur appartenance à l’empire. Quant aux Kurdes et aux Circassiens, intégrés par des alliances militaires, ils manifestaient un sentiment de loyauté modéré.
Face à ces dynamiques complexes, les révoltes étaient souvent nourries par les rivalités communautaires, les aspirations à l’autonomie, ainsi que par le rejet de la pression fiscale et des injustices des gouverneurs régionaux. Cependant, contrairement à l’Europe orientale dans laquelle le désir d’indépendance était plus marqué, aucune revendication en faveur de la création d’États-nations ne se manifesta dans le Levant avant la fin du XIXe siècle.
Les rébellions des gouverneurs régionaux contre le pouvoir central ottoman répondaient avant tout à des ambitions personnelles d’expansion, plutôt qu’à un véritable élan populaire en faveur de l’indépendance. Elles s’inscrivaient dans le cadre de loyautés complexes et changeantes qui structuraient l’empire. Deux figures marquantes du Mont-Liban illustrent cette dynamique : les émirs druzes Fakhreddine (1572-1635) et
Bachir II (1767-1850). Le premier chercha à étendre son autorité au-delà du Mont-Liban en nouant des alliances européennes, tout en continuant de reconnaître formellement la souveraineté ottomane. Le second substitua à la tutelle de la Sublime Porte celle de Mehmet Ali d’Égypte, qui contestait l’autorité impériale. Dans les deux cas, l’objectif était de se libérer de la domination des gouverneurs ottomans locaux, parfois excessivement puissants, et d’affirmer leur propre pouvoir. Ces révoltes relevaient donc davantage d’ambitions politiques personnelles que d’un désir d’émancipation collective. Toutefois, ces bouleversements contribuèrent à éveiller les consciences politiques et, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, les populations de toutes confessions commencèrent à revendiquer une autonomie accrue, ouvrant progressivement la voie aux aspirations indépendantistes de la fin du siècle.
Au milieu du XIXe siècle, des intellectuels arabes, notamment à l’Université américaine de Beyrouth, commencèrent à diffuser des idées nationalistes. Au début du XXe siècle, ces idées se concrétisèrent par la formation de mouvements organisés, en réponse à la centralisation ottomane mise en place par le Comité Union et Progrès après 1908. Des sociétés secrètes telles qu’al-Fatat (1911), al-Aasifah (1914) et al-Waad (1913) virent le jour, tandis qu’en parallèle, des leaders libanais revendiquaient la création d’un État souverain. Le nationalisme arabe connut un tournant décisif avec le Congrès arabe de Paris (1913) et la révolte arabe (1916-1918), marquant un tournant décisif dans les aspirations à l’indépendance et à la souveraineté de la région.
Contrairement aux Russes et aux Autrichiens, qui soutenaient les indépendantistes balkaniques, les puissances européennes, au début, ne soutinrent pas les mouvements du Levant, considérant l’Empire ottoman comme un rempart contre l’expansion russe et intervenant principalement pour défendre leurs propres intérêts, tout en revendiquant un rôle de tutelle sur les communautés chrétiennes et autres. L’alliance ottomane avec les puissances centrales durant la Première Guerre mondiale incita la Grande-Bretagne et la France à se proclamer libératrices du Levant. Leur soutien aux nationalistes arabes, engagés aux côtés de la Triple Entente, aboutit à l’indépendance des futurs États arabes.
Vaste et pluriel, l’Empire ottoman suscitait des sentiments d’appartenance contrastés entre l’Europe orientale et le Levant. En Europe orientale, des identités politiques anciennes, une relative homogénéité religieuse et l’ingérence des puissances européennes favorisèrent l’émergence précoce de mouvements indépendantistes. À l’inverse, au Levant, région intégrée de longue date à des structures impériales plus anciennes et marquée par une grande diversité religieuse, un certain attachement à l’Empire ottoman persista à des degrés divers, freinant l’apparition d’un véritable désir d’indépendance. Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, face à la centralisation croissante de l’État ottoman et à la montée des nationalismes, que les aspirations à l’émancipation commencèrent à se concrétiser.
Georges Élias BOUSTANI
Architecte D.P.L.G.
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


Merci pour cette excellente revue. Le nationalisme arabe a explosé après la Première Guerre mondiale à cause de la désintégration de l'Empire ottoman, qui a laissé un vide de pouvoir, et de l'arrivée des puissances européennes (France et Royaume-Uni), qui ont imposé des mandats au lieu de l'indépendance promise, créant un sentiment de trahison et de désir d'autodétermination, renforçant une identité arabe commune (langue, histoire) face aux colonisateurs et aux divisions tribales.
15 h 54, le 12 décembre 2025