Des véhicules militaires israéliens sont stationnés près du village druze de Majdal Chams, près de la barrière séparant les hauteurs du Golan annexées par Israël et une zone tampon avec le reste du territoire syrien, le 10 décembre 2024. Jalaa Marey /AFP
L’ordre géopolitique au Levant connaît une transformation majeure, et les frontières de la région témoignent de ce qui pourrait arriver. L’ordre précédent était avant tout façonné par la volonté de l’Iran de s’assurer une capacité d’attaque sans entrave contre Israël en effaçant les frontières officielles entre le Liban, la Syrie et l’Irak. La réponse d’Israël a été de faire de ces pays des cibles légitimes pour des représailles.
Au cours de l’année qui a suivi l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, les Israéliens ont gravement endommagé le réseau d’alliances iranien, faisant de leur pays le principal architecte d’une nouvelle réalité sécuritaire. Si la consolidation d’une telle situation peut prendre des années, une chose est certaine : le nouvel ordre sera défini par des frontières renforcées et des zones tampons élargies encerclant Israël.
Les soulèvements arabes ont brisé les frontières de la Syrie et, avec elles, bon nombre des frontières du Levant. Des combattants, des armes et de l’argent ont afflué, alimentant une guerre qui a redessiné les régions frontalières du pays et celles de ses voisins. La Syrie s’est ouverte à toutes les parties, mais c’est la volonté de l’Iran d’estomper les frontières nationales et de rapprocher ses opérations d’Israël qui a finalement défini la suite des événements. Avant l’attaque du 7 octobre, Téhéran et ses mandataires avaient un accès presque ininterrompu à la frontière irako-syrienne, étendant leur portée au sud de Damas et à la lisière du plateau du Golan. Ils se sont déplacés sans difficulté vers la frontière libanaise, où ils auraient développé des capacités balistiques. Le Hezbollah, quant à lui, a effacé la distinction entre la Syrie et le Liban en devenant un élément central du « cercle de feu » iranien autour d’Israël.
Cela n’a fait qu’accroître les inquiétudes israéliennes. Pendant des années, Israël a mené ce qui est devenu connu sous le nom de « campagne entre les guerres », bombardant les activités et les actifs liés à l’Iran, de l’Irak au Liban. Le rythme de ces opérations s’est progressivement accéléré, mais leur capacité à empêcher l’expansion iranienne était limitée. Cependant, la guerre sur plusieurs fronts menée par Israël à la suite du 7-Octobre a atteint son objectif déclaré de remodeler le Moyen-Orient tandis que l’axe de résistance s’est effondré.
Éloigner ses adversaires
Il existe toutefois une différence cruciale entre la situation actuelle et celle qui prévalait pendant les onze années qui ont suivi le déclenchement des soulèvements arabes : au lieu de frontières fracturées, Israël cherche désormais à rétablir des frontières qui servent ses propres intérêts en matière de sécurité. La première étape de cette transformation est la détermination d’Israël à éloigner ses adversaires de ses propres frontières, en remplaçant le « cercle de feu » par un « cercle de zones tampons ».
À Gaza, l’intention d’Israël de créer une telle zone le long du périmètre de l’enclave était claire dès le départ, puisqu’il a rasé tout ce qui se trouvait à environ un kilomètre de profondeur le long de la frontière entre Gaza et Israël. Cette approche a ensuite été officialisée dans le plan de cessez-le-feu en 20 points du président Donald Trump, qui prévoit un retrait israélien en trois phases. Même si les trois phases sont mises en œuvre – ce qui est loin d’être certain –, Israël devrait conserver une zone tampon d’au moins un kilomètre de large.
De même, au Liban, après l’escalade de la guerre en 2024, les forces israéliennes occupent toujours des positions le long de la frontière libanaise et ont laissé derrière elles une traînée de destruction qui empêche toujours le retour à une vie normale, créant ainsi une zone désertique. En vertu de l’accord de cessez-le-feu de 2024, et conformément à la résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies, Israël fait pression pour que les armes du Hezbollah soient retirées du sud du fleuve Litani, tandis que la résolution réaffirme la résolution 1559, qui appelle au désarmement des milices dans tout le Liban. Les voix radicales en Israël sont allées plus loin, invoquant le fleuve Awali près de Saïda comme nouvelle frontière potentielle pour une zone sans Hezbollah.
En Syrie, une zone tampon sépare les forces syriennes et israéliennes sur le plateau du Golan occupé depuis 1974, date à laquelle l’accord de désengagement a également plafonné les effectifs militaires et les armements des deux côtés. Le conflit syrien et la chute d’Assad ont bouleversé une grande partie de cet accord. Israël a occupé de nouvelles parties de la Syrie, y compris la zone tampon mandatée par l’ONU, où il a l’intention de rester pour une « durée illimitée ». Au-delà, Israël ferait pression pour obtenir une zone démilitarisée plus large, allant de Damas au Golan.
Renforcement des frontières
Outre l’extension des zones tampons, le renforcement des frontières internationales constitue un deuxième modèle dans le paysage frontalier changeant du Levant. La frontière entre la Turquie et la Syrie est aujourd’hui plus fortifiée que jamais. La frontière entre l’Irak et la Syrie n’est quant à elle plus ouverte à l’Iran et à ses milices, et a été renforcée par un réseau de murs et de tranchées de 400 kilomètres, dont la construction a débuté en 2022 afin d’empêcher toute infiltration depuis la Syrie. La frontière nord de la Jordanie, qui servait autrefois de voie d’acheminement d’armes et de rebelles vers la Syrie, puis a été le théâtre d’une campagne quasi guerrière contre le trafic de drogue et d’armes vers la Jordanie (dont certaines, selon des sources pro-israéliennes, étaient destinées aux territoires palestiniens), a connu une forte baisse des activités illicites. Pris ensemble, ces changements marquent une rupture nette avec l’époque du conflit syrien.
Le meilleur scénario possible est celui qui pourrait se produire à la frontière entre la Syrie et le Liban. Tracée en 1923, mais pas entièrement délimitée, la frontière a été brouillée par le Hezbollah pendant la guerre en Syrie. Depuis le départ d’Assad, le Hezbollah est confiné du côté libanais. La Syrie et le Liban, soutenus par l’Arabie saoudite, ont formé un comité chargé de coordonner la sécurité, de lutter contre la contrebande et de prévenir les affrontements entre les deux pays, tout en soulignant la nécessité d’une délimitation officielle de leur frontière. Bien que le processus soit lent, son lancement même marque l’érosion de l’influence de l’Iran. Le réengagement des deux États, soutenu par l’Arabie saoudite, les États-Unis et Israël, témoigne d’une volonté de consolider un régime frontalier qui empêche le retour des réseaux pro-iraniens. La démarcation sera compliquée, en particulier dans le triangle Syrie-Liban-Israël, mais la consolidation de cette frontière, et à terme sa formalisation, contribueraient à ancrer l’ordre régional émergent.
Le redécoupage des frontières levantines selon ces différents modèles va remodeler le cadre sécuritaire de la région. Dans ce qui devient de plus en plus le Moyen-Orient d’Israël, le schéma est facile à imaginer : un petit État puissant avec des frontières renforcées, des zones tampons élargies et des frontières voisines fermées à toute ingérence étrangère, au sein d’une carte plus large qui détermine où s’arrêtent les frontières stratégiques d’Israël et où commencent les autres zones d’opération, notamment celles de la Turquie. Si la Syrie et le Liban devraient bénéficier de certains de ces changements, il est également clair que ces derniers se font au détriment des droits souverains des États ou territoires qui étaient autrefois sous le contrôle de l’axe de la résistance.
Ce texte est la version synthétique d’un article publié en anglais sur Diwan, le blog du Malcolm H. Kerr Carnegie Middle East Center.
Chercheur invité au Malcolm H. Kerr Carnegie Middle East Center.


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