Une manifestation à l'occasion du 14ème anniversaire du déclenchement de la révolution syrienne, en mars 2025 dans le centre-ville de Homs. Photo d'archives AFP/Omar HAJ KADOUR
« C'est la première fois que je regarde un match de foot. C'est l'équipe syrienne qui joue. » « C'est la première fois que je m'identifie à un drapeau. » « C'est la première fois que je comprends les paroles de l'hymne national. » « C'est la première fois que je vais renouveler mes papiers sans avoir peur. » « C'est la première fois que je suis fier. » Ces premières fois, recueillies auprès de mes proches, ont été rendues possibles dans la nuit du 8 décembre 2024, quand la nouvelle Syrie a vu le jour. Ces premières fois, je les ai moi aussi ressenties une à une cette année, comme des millions de Syriens à travers le pays et le monde.
Il y a des premières fois bien plus difficiles. Il y a des Syriens qui ont vu leurs parents, leurs maisons, leurs villages ou leurs écoles pour la première fois depuis 15 ans, voire plus. Les moins chanceux rendent visite, pour la première fois, aux tombes de leurs proches, tombés parmi les plus de 231 108 victimes de la machine à tuer de Bachar el-Assad. D'autres respirent l'air frais pour la première fois après des années dans les geôles du régime. Certains découvrent, pour la première fois, l'espoir, ce sentiment strictement proscrit par le Baas.
Toutes ces premières fois sont différentes, mais elles sont le résultat d'une chose toute simple : avoir un pays.
Avant le 8 décembre 2024, j'étais, comme tant de Syriens, apatride. Bon, je triche un peu en employant ce terme. Ce n'est pas comme si je n'avais aucun papier. J'avais bien un passeport, mais pas un pays. Car en Syrie, ce document était un acte de propriété. Il plaçait nos corps, nos familles, nos biens, nos rêves et nos pensées, en somme, tout ce que nous possédons, à la disposition de Bachar el-Assad. Il pouvait en faire ce qu'il voulait… Et il ne s'en était pas privé. Plus de 177 057 Syriens se sont évaporés entre 2011 et 2024, sans compter plus de 10 millions de déplacés (la moitié de la population), beaucoup parce qu'ils ont eu le malheur de rêver d'un avenir meilleur, d'un vent de liberté. Tout cela servait à nous faire comprendre une chose : ce pays n'était pas à nous. Il appartenait au clan Assad, à ses copains, aux colons qui venaient s'installer dans nos villes, à Poutine, à Khamenei, aux Américains s'ils en veulent, mais surtout pas à nous.
Nous restait l'étranger. Mais à travers le monde, notre passeport bleu marine était un acte d'accusation. Aux frontières, il nous garantissait une belle quinzaine de minutes d'interrogatoire. « Il est vrai ce passeport ?» « C'est un visa que vous avez obtenu auprès de l'ambassade ? » « C'est vous sur la photo ?» « Vous pouvez nous prouver que vous ne comptez pas rester ? » Tant de questions auxquelles j'aurais tellement aimé répondre « non », juste par malice.
À l'intérieur des frontières, la situation n'était pas plus gaie. Au Liban, que j'aime tellement, où je suis né d'une mère libanaise, je n'ai jamais eu droit à un chemin vers la nationalité. Ce sont surtout les hommes d’affaires et les miliciens qui semblent bénéficier de ce privilège. Résultat : une vie passée à subir une discrimination systémique, un racisme tellement ordinaire, l'exclusion de nombreuses professions et des portes qui se ferment l'une après l'autre.
Et puis, il y eut le 8 décembre 2024, ce jour beau comme un soleil. Ce jour tellement inespéré qu'il s'apparente à un miracle, un acte de grâce divine. C'est d'ailleurs le muezzin d'une mosquée qui avait fait l'annonce à l’aube : « L'aide nous est venue de Dieu. Le tyran Bachar el-Assad est tombé. »
Et tout d'un coup, tout a changé. Un pays de 180 000 km2 nous a été restitué, s'est (ré)inscrit dans notre ADN. Et comme des milliers de Syriens, je me suis mis à rêver. J'ai même passé l'essentiel de l’année écoulée à rêver, des choses les plus mondaines aux fantaisies les plus absurdes. En Syrie, je pourrais, un jour, découvrir d'où je viens, vivre sans l'humiliation de demander un permis de séjour dans mon propre pays, passer un checkpoint sans remarques désobligeantes. Je pourrais aussi ouvrir un compte bancaire sans wasta et bénéficier d'une couverture sociale. Je pourrais réaliser un rêve d'enfance en devenant architecte ou, pourquoi pas, avocat. Je pourrais, pour la première fois, voter! Voire même me faire élire député, nommer ministre et peut-être plus… ou pas. J'exagère peut-être un peu.
Car oui, la réalité n'est pas aussi idéale qu'on l'aurait souhaitée. Les tensions communautaires, cultivées des décennies durant par l'ancien régime, nous ont explosé au visage. Le président de transition, Ahmad el-Chareh, semble sincère dans sa mue, mais la démocratie reste un horizon incertain. Quant à la réalité géopolitique, au Liban comme en Syrie, nous ne savons que trop bien le coût d'être pris en étau entre Israël et l'Iran. Sans parler des défis économiques qui demeurent immenses.
Mais malgré tous ces défis, nous avons encore le cœur aux célébrations à la veille de ce 8 décembre, devenu fête nationale. Une journée que nous allons fêter avec la conviction qu'un avenir meilleur attend notre pays. Tiens... encore une première fois.

