Entretiens Essais

Monumental De Gaulle

Monumental De Gaulle

© J.-F. Paga

Cela fait plusieurs années que Jean-Luc Barré, biographe et directeur de la collection Plon, s’est lancé dans l’édification d’une monumentale somme biographique consacrée au général de Gaulle. La parution, aux éditions Grasset, du deuxième volume qui couvre les années 1944-1958, révèle la vie quotidienne du Premier des Français, bientôt appelé à devenir Premier homme de France, président de la République.

Précise autant que précieuse, cette reconstitution biographique nous fait entrer dans ce volume comme dans un récit haletant. Et pour cause : la première scène qui nous est donnée à vivre est celle de la présence du Général à une cérémonie donnée à la cathédrale Notre-Dame de Paris dans la foulée de la descente triomphale des Champs-Élysées. Nous sommes en août 1944. Des coups retentissent, la panique gagne la foule. « On craint de voir le général s’affaisser d’un moment à l’autre. » Lui reste stoïque, debout, impassible.

Cette image d’un homme surplombant les événements est celle qui va dominer toute la décennie qui s’ouvre. Le général de Gaulle se retrouve un temps sur le premier plan de la scène, représentant de la France en URSS face à un Staline ivre de sa victoire ou forçant la main de ses homologues anglais ou américains (ni Churchill, ni Roosevelt ne le goûtaient vraiment) pour imposer la présence de la France dans le concert mondial. Comme juge de paix, arbitre ultime, c’est lui qui a le pouvoir de grâce sur les condamnés lors des procès de l’épuration. À cet instant, de Gaulle est plus qu’un homme, presque un dieu, partout loué et acclamé, « un commandeur descendu parmi les hommes mais détaché du commun des mortels », souligne Jean-Luc Barré.

Mais de Gaulle est « un monarque sans couronne ». Chef du gouvernement provisoire, excédé par les combines politiques des partis – « leur bêtise me consterne, elle m’étonne », confie-t-il à Claude Mauriac –, le général se retire de la vie politique le 20 janvier 1946. Commence alors sa longue retraite à Marly, puis à Colombey-les-Deux-Églises, commune de Haute-Marne où il élit domicile avec sa famille et se lance dans la rédaction de ses Mémoires de guerre qui imposeront le Général aussi bien comme un grand chef de guerre que comme un grand écrivain. Depuis sa position de retrait, il verra se mettre en place une politique de nationalisation de grandes banques et de grandes entreprises qu’il a lui-même initiée pour repositionner le pays sur de bons rails. Les compagnies d’eau et d’électricité deviennent monopoles d’État.

Vigilant, n’intervenant plus dans la vie politique, de Gaulle voit se succéder à la tête de la France des présidents du Conseil empêtrés dans des manœuvres tactiques ou dépassés par le cours de l’Histoire. Entre les mouvements de décolonisation et l’émergence de deux géants russes et américains, la France perd indubitablement du terrain. « Vous savez bien, vous autres, il n’y a rien à faire dans ce pays : la droite est en dehors de la nation et la gauche est contre le pouvoir », confie-t-il à Pierre-Henri Teitgen, son ancien garde des Sceaux.

Les années passent, le reclus de Colombey, encore entouré de fidèles, attend son tour. Un mouvement est créé, le RPF, qui irrigue les idées du général : réforme des institutions, unité de la nation, programme économique et social. Et puis arrive 1958. Dans un contexte insurrectionnel, celui des événements d’Algérie, de Gaulle est rappelé au pouvoir. Il n’y a que lui, semble-t-il, qui puisse être à la hauteur de la tâche.

De façon magistrale, Jean-Luc Barré recueille de précieuses informations et sélectionne les propos pour donner vie, vie au sens charnel du terme, à la personne du général de Gaulle. On y comprend parfaitement, c’est-à-dire subtilement, comment le héros de la guerre devient un dirigeant providentiel tout en restant un souverain en puissance. Enfin, grâce aux témoignages de ses proches, de Claude Guy notamment, son aide de camp durant des années, nous avons le portrait d’un homme complexe et méconnu, plus écorché vif qu’on ne le croit. « Je me sens comme Chateaubriand, confie-t-il un jour à Guy, Chateaubriand est essentiellement un désespéré. Mais jusque dans ce désespoir il fait face. »

En attendant le volume qui viendra clore la grande entreprise biographique que Jean-Luc Barré consacre à Charles de Gaulle, L’Orient littéraire l’a interrogé sur le lien singulier qui unit le général au Liban.

Pouvez-vous rappeler le rapport particulier qui unit de Gaulle au Liban ? Et ce dès 1929 où il est nommé à Beyrouth directeur du Deuxième et Troisième Bureaux.

Charles de Gaulle avait été initié à ce qu’il appellera plus tard « l’Orient compliqué » par son ancien camarade de captivité Georges Catroux qui avait occupé de hautes responsabilités dans la région. Tout ce qui concernait le Levant l’intéressait du point de vue à la fois civilisationnel et stratégique, en tant que chrétien et observateur du monde. Sa nomination à Beyrouth n’a rien pourtant d’une promotion à ses yeux. Il la ressent comme une façon pour la hiérarchie militaire de l’éloigner de la métropole, de se débarrasser de lui en quelque sorte. Mais son expérience libanaise sera pour lui aussi enrichissante que galvanisante. Il y apprendra beaucoup de la valeur intellectuelle, historique et patrimoniale de ce pays imprégné de culture et de spiritualité. Et c’est là qu’en 1931, prenant la parole à l’Université Saint Joseph, il encouragera le peuple libanais à prendre son indépendance. Une première !

En 1943, le Liban est encore sous protectorat. Dénonçant la politique de Vichy, de Gaulle soutient l’indépendance du pays. Comment est-il perçu ?

Ce deuxième séjour sera plus tumultueux. De Gaulle revient à Beyrouth dans une période tragique d’affrontement sanglant avec les forces de Vichy qu’il entend déloger de la région, mais aussi de tensions extrêmes avec son allié britannique. Il se déclare favorable à l’indépendance, mais pas disposé pour autant à laisser s’affaiblir ce qui subsiste ici de puissance française au profit de son grand rival anglais. D’où l’ambiguïté de sa position à ce moment-là… Alors que Churchill réclame à cor et à cri l’indépendance du Levant, de Gaulle campe sur l’idée que rien dans ce domaine ne saurait être définitivement réglé avant la fin de la guerre. Une question de circonstances, en somme. Mais le décolonisateur chez lui était déjà convaincu du caractère inéluctable de la fin de l’Empire.

Liban réel ou Liban fantasmé, De Gaulle n’est-il pas aussi très nourri dans sa vision par les écrits de Chateaubriand et Barrès, voire de Pierre Benoît (La Châtelaine du Liban) ?

La part de l’imaginaire, du songe intemporel joue un rôle considérable dans la réflexion politique de de Gaulle et dans sa vision du monde. L’expérience aidant, il s’est fait une idée très concrète du Liban, mais précédée et irriguée en quelque sorte par sa connaissance des œuvres des écrivains que vous citez : d’abord Chateaubriand, son maître en littérature, puis Barrès qui a beaucoup compté pour lui. Il était aussi un lecteur de Pierre Benoît, romancier alors en vogue, auprès de qui le général trouva un divertissement exotique qui n’avait rien d’aussi fondamental.

En 1968, en pleine crise arabo-israélienne, de Gaulle se tient près des Libanais le jour où l’aéroport de Beyrouth est bombardé. Il propose même une aide militaire. Y reviendrez-vous dans votre prochain livre ?

J’évoquerai naturellement cette crise dans le tome 3, Le Dernier Souverain. Le sort du Liban préoccupait le général. Il se considérait comme une sorte de garant de son indépendance, de sa sécurité, pressentant que celles-ci risquaient d’être tôt ou tard menacées par un conflit qui prendrait le Liban en otage. Et on mesure aujourd’hui à quel point ses mises en garde étaient prémonitoires ! Il avait mesuré le risque de voir ces communautés s’affronter, connaissant le fragile équilibre sur lequel reposaient la stabilité et l’unité du Liban…

De Gaulle, une vie. Tome 2. Le Premier des Français (1944-1958) de Jean-Luc Barré, Grasset, 2025, 704 p.

Cela fait plusieurs années que Jean-Luc Barré, biographe et directeur de la collection Plon, s’est lancé dans l’édification d’une monumentale somme biographique consacrée au général de Gaulle. La parution, aux éditions Grasset, du deuxième volume qui couvre les années 1944-1958, révèle la vie quotidienne du Premier des Français, bientôt appelé à devenir Premier homme de France, président de la République.Précise autant que précieuse, cette reconstitution biographique nous fait entrer dans ce volume comme dans un récit haletant. Et pour cause : la première scène qui nous est donnée à vivre est celle de la présence du Général à une cérémonie donnée à la cathédrale Notre-Dame de Paris dans la foulée de la descente triomphale des Champs-Élysées. Nous sommes en août 1944. Des coups retentissent,...
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