© Rania Matar
L’Écriture dans l’œuvre d’Huguette Caland de Brigitte Caland, Kaph Books, 2025, 255 p.
La préface, signée Nayla Tamraz, donne d’emblée la clé de lecture. Elle rappelle que « certaines choses sont de l’ordre du lisible et d’autres du visible » et que « l’opération de visibilité est également, plus largement, une entreprise de lisibilité ». Le livre entreprend en effet de déchiffrer non seulement ce qui est écrit dans les tableaux, les carnets ou les smocks, mais aussi ce qui, en profondeur, fonde le geste d’Huguette Caland. Un travail de « double décryptage ».
Mais la vraie singularité de cet essai tient à la position de son autrice. Brigitte n’est ni une critique d’art extérieure au sujet, ni une biographe distante : elle est la fille. Le dialogue qu’elle tisse avec sa mère est « intime autant qu’inédit », et passe par une double trame verbale : les mots de l’autrice et « ceux que l’artiste Huguette Caland a pris soin de disséminer dans ses peintures, comme autant de clés de lecture ». Le regard filial devient ici une méthode permettant d’entrer dans des zones où la recherche académique s’arrête habituellement. Pour autant, l’ouvrage n’est pas un simple témoignage personnel : il cherche à mieux saisir le processus de travail de l’artiste. Brigitte Caland parvient à conjuguer deux exigences rarement compatibles : la rigueur d’une recherche nourrie d’archives et d’une dense bibliographie – replaçant l’artiste dans une histoire plus vaste, celle de la modernité libanaise et des dialogues entre écriture et peinture –, et la délicatesse du regard de la fille.
Le livre restitue avec finesse la trajectoire d’Huguette Caland, fille du premier président de la République libanaise, Béchara el-Khoury, et de Laure Chiha, sœur de Michel Chiha, figure intellectuelle majeure du Liban moderne. En 1952, elle épouse Paul Caland, le neveu français de Georges Naccache, l’un des plus virulents opposants au mandat de son père. L’héritage familial, les règles strictes de son milieu bourgeois, l’amour impossible pour Paul, les blessures narcissiques, le mariage vécu comme une obligation sociale…, tout cela nourrit, en sourdine, un long mouvement d’émancipation. Le jour où elle comprend qu’elle ne sera jamais l’objet du regard désirant de son mari, elle décide de devenir sujet, souveraine de son destin : « C’est ainsi qu’à l’instant où elle doit prendre sa vie en main, elle s’invente un « espace transitionnel » et s’inscrit à l’Université américaine de Beyrouth pour devenir artiste », affirme Brigitte Caland.
Ce basculement intime s’accompagne d’une prise de distance sociale et culturelle. Lorsque son père meurt, elle abandonne sa garde-robe « occidentale » pour les abayas et caftans. Ce vêtement ample, qui dissimule un corps longtemps jugé, relève à la fois d’une stratégie de confort et d’un geste politique, même s’il n’est pas revendiqué comme tel. Il marque un refus latent des « normes imposées par l’Occident », mais aussi des injonctions patriarcales qui ont pesé sur elle. « Ces vêtements ont changé ma vie, je pouvais enfin la vivre pleinement », confie-t-elle.
On voit ainsi se dessiner, au fil des pages, un portrait de femme qui invente sa liberté par strates successives : liberté affective, avec les amours qui jalonnent sa vie ; liberté géographique qui la mène de Beyrouth à Paris, puis à Los Angeles ; et liberté de forme, allant du figuratif à l’abstraction. À cela s’ajoute une liberté de langue : dès les années 1960, elle glisse dans ses tableaux des lettres arabes, comme un rébus adressé au spectateur. Plus tard, le français et l’anglais s’y mêlent, avant de céder la place à un langage de signes qui n’appartient qu’à elle. « J’aurais aussi bien pu devenir écrivain », affirme-t-elle, avant d’ajouter qu’elle a choisi la peinture « pour être incompréhensible ». L’écriture, chez elle, est à la fois désirée et suspecte, nécessaire et dangereuse. Elle apparaît, disparaît, revient en fragments ; elle se montre pour bien se dérober. L’artiste installe ainsi un jeu avec le spectateur-lecteur, à qui elle donne assez pour attiser la curiosité, mais jamais assez pour recomposer l’histoire entière.
Au-delà de l’analyse, ce volume apporte un éclairage précieux à qui veut comprendre l’œuvre d’Huguette Caland dans toute son amplitude. Les reproductions d’œuvres, les détails de tableaux, les dessins, les smocks couverts de traces et de notes… : autant de matériaux qui étayent la réflexion sur l’articulation entre le texte et l’image, entre le politique et l’intime.
Au fond, ce beau-livre, qui existe aussi bien en français qu’en anglais, montre comment Caland s’est affirmée comme l’une des voix les plus singulières de la scène artistique libanaise. Sans jamais chercher la provocation, elle a inventé des formes neuves et des langages inédits, où l’humour trouve toujours sa place. Et Brigitte Caland, dans ce fragile équilibre entre savoir et confidentialité, nous apprend à lire dans les lignes, les silences, les mots dissous dans la couleur, la grande phrase continue qu’a été la vie d’Huguette Caland.
J’aurais bien voulu voir des reproductions de ses œuvres ( que j’ai vu dans des musées à Beyrouth, Paris et New York) même en noir et blanc. Je lirai le livre.
14 h 02, le 17 décembre 2025