D.R.
Pauvre de Katriona O’Sullivan, traduit de l’anglais (Irlande) par Simon Baril, Sabine Wespieser, 2025, 272 p.
Dans l’épilogue du livre par lequel elle déroule le récit de son existence, Katriona O’Sullivan raconte que chaque semaine elle part nager « dans les flots glacés de la mer d’Irlande » et qu’un phoque l’observe, qui aurait tenu compagnie à son propre père, naguères. Cette nage hebdomadaire est à la fois un accomplissement et la continuation d’une trajectoire de vie, longtemps en quête d’orientation.
Le lecteur attentif est lui-même désorienté, dès le début de sa lecture. Il se doute que ce livre, qu’il ne lâche pas, n’est pas une fiction. Mais il se demande où l’enfant qui raconte a bien pu trouver les ressources intellectuelles pour accomplir le récit de l’épouvante qu’elle a vécue. En vérité, les pauvres, dans les livres, sont avant tout des personnages représentés. Et même quand ils parviennent à sortir de cet état de misère, ils se conforment à ce que les lecteurs croient être la vérité. O’Sullivan rappelle qu’il n’en est rien. Dans le prologue, l’adulte Katriona raconte comment son père Tony ne peut entendre ce que lui dit l’oncologue. Il fumera jusqu’à en mourir, persuadé que le médecin cherche à le tromper, tandis qu’elle-même est parvenue à sortir seule de la « fosse puante » dans laquelle la famille se terrait.
Elle est née vers 1975, dans une famille dysfonctionnelle : les parents sont assommés par des addictions, à l’alcool, aux drogues. Personne ne s’occupe d’elle. Elle va à l’école le ventre vide, le corps souillé, elle fait dans son grabat toutes les nuits. « J’étais sale et ma vraie place était au fond d’une poubelle et j’avais l’impression que tout le monde le savait. » Une institutrice la nourrit, et avec une femme de service, lui apprend à se laver, à essuyer son corps, à changer sa culotte. C’est la première fois que la fillette connaît la propreté. « Bien que je n’en aie vraiment pris conscience que des années plus tard, la leçon d’hygiène personnelle (…) m’a permis de comprendre intuitivement que je pouvais contrôler mon destin. » Cette ponctuation transforme le récit initial en introspection anthropologique, élaborée à des périodes différentes de sa vie. À chaque épisode, à chaque traumatisme, à chaque réussite, le texte analyse le retentissement de l’événement sur la trajectoire improbable de cette existence semée d’embûches, de renoncements, et d’efforts : à sept ans, elle raconte à sa mère que leur ami et protecteur l’a violée. « Défoncée, épuisée, ma mère a regardé droit devant elle. ‘‘Ouais… Eh ben, moi aussi, il m’a violée.’’ (…) Quand les ivrognes parlent, on a l’impression qu’ils vomissent les mots qu’ils ont gardés en eux trop longtemps. » Plus tard, l’autre écueil, réservé aux jeunes femmes : « J’avais quinze ans. Évidemment, je suis tombée enceinte. » Elle élève son enfant, vaille que vaille.
En Irlande, à l’époque de l’embellie économique des années 80-90, elle rejoint, grâce aux financements publics, un programme d’aide à l’intégration dans des études universitaires. Elle entre à Trinity College, dévorant littéralement le savoir, jusqu’à soutenir un doctorat en philosophie. Elle est désormais une enseignante et une chercheuse reconnue en psychologie sociale. Elle sait que la pauvreté ne saurait être jugée, ni évaluée, à l’aune de la morale. Elle est mariée, a des enfants et des petits-enfants. Elle écrit depuis cette situation.
Même si demeure longtemps en elle le sentiment d’être une intruse dans ce monde, elle développe tout au long de son texte une réflexion teintée d’amertume sur le défaut des sociétés qui attendent des pauvres qu’ils restent conformes à ce que les nantis disent d’eux, et quand ils s’en sortent, qu’ils les remercient de leur bienveillance, c’est-à-dire de leur aumône. En vérité, la pauvreté est impitoyable, c’est un état, dans et par lequel font défaut les nourritures intellectuelles, la sécurité, la relation avec les autres, et par-dessus tout, l’estime de soi. « Être pauvre vous dicte le regard que vous devez porter sur vous-même, limite la confiance que vous pouvez avoir dans les autres, conditionne votre manière de parler, de voir le monde et de rêver. » La conséquence est bien entendu la confrontation propice aux dénis et aux comportements autodestructeurs, certes, mais aussi à l’opposition farouche à tout ce que professent les cultures des nantis. C’est évidemment du côté de l’éducation que se penche l’auteure de ce livre : « En matière d’éducation, nous avons besoin d’équité, pas d’égalité. Si une personne n’arrive pas à y voir clair parce que le monde s’écroule autour d’elle, nous devons la hisser jusqu’à un endroit où la vue est dégagée. » Et Katriona O’Sullivan le sait bien qui s’avance sur la plage de galets coupants et qui nage dans une eau glacée sous le regard du phoque, et qui ne renonce pas, malgré l’inconfort. Elle sait, sans doute grâce à son écriture de pleine conscience, que, quoique docteure et menant une existence petite bourgeoise heureuse, elle s’accomplit, « raccord » à sa propre histoire.