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Points de vue - Point De Vue

Gaza, Israël, islam : avis aux portiers de la culture 


Gaza, Israël, islam : avis aux portiers de la culture 

Manifestation pro-Palestine à Lyon Photo Arnaud Paillard/Hans Lucas via AFP

En refusant de publier, après l’avoir sollicitée, la remarquable tribune du sociologue franco-palestinien Sari Hanafi, le journal Le Monde vient de commettre une faute inquiétante. Le thème abordé ? « L’après Gaza. » L’objection du Monde : « Les termes utilisés ne conviennent pas à notre publication. Parler par exemple de « résistance armée » en référence aux actions du Hamas ne correspond pas à notre manière d’aborder les choses. Cela laisse penser que nos perspectives sont trop éloignées pour être réconciliées. » Dans sa réponse au journal, finalement publiée avec le texte original sur le site Orient XXI, l’auteur écrit notamment : « Vous avez contesté mon utilisation du terme ‘‘droit des Palestiniens à la résistance armée’’ contre l’occupation alors même que le droit international reconnaît ce droit après plus de cinq décennies d’occupation militaire, depuis 1967. »

Pas un mot, pas un seul, dans le texte de Hanafi, n’apporte de l’eau au moulin du Hamas. Son propos est foncièrement politique. Il consiste à ramener au centre du débat le principe de réalité. À savoir la dépossession et la colonisation des Palestiniens par le pouvoir politico-militaire israélien. Et pas à n’importe quel moment : au lendemain d’une guerre génocidaire… Je ne suis pas d’accord avec lui quand il place, dans sa réponse au journal, Le Monde et Libération au même plan, ou presque, que Le Figaro. J’aurais aussi préféré, l’emploi de l’adjectif « calamiteux » et non « inconfortable » pour qualifier l’état du monde arabe et musulman, « au lendemain de Gaza. » On conviendra que ce ne sont que des détails !

Le plus grave dans la réaction du Monde réside dans son incapacité à apprécier le caractère essentiel de cette tribune : sa remise en question précisément de la lutte armée dans le cadre des rapports de force régionaux. La chose est dite en toutes lettres, il suffit de lire le texte rendu public par Orient XXI : « Continuer à concevoir la résistance principalement en termes militaires, c’est risquer de perpétuer des cycles sans fin de destruction sans rapprocher véritablement la perspective de la libération. » (…) « Cela suppose de reconnaître que la résistance doit évoluer au-delà de la lutte armée. » Ce bout de phrase est décisif, vital. Faut-il que la censure ait été pressée d’agir pour que son contenu ait été si allègrement ignoré. Les Arabes n’ont que trop attendu le moment de renoncer au mythe du « kifah el-moussalah » (la lutte armée). Ce texte l’appelle de ses vœux. Est-ce raisonnable de l’avoir expédié d’un revers de la main ? Ce n’est pas tout. Hanafi évoque la possibilité d’un avenir pour tous dans cette région. Pourquoi tourner le dos à cette ouverture ? « Il faut imaginer des arrangements politiques fondés sur l’espace partagé, écrit-il, l’interdépendance et l’égalité — une confédération israélo-palestinienne pourrait constituer un tel cadre… » 

Faut-il que la vie intellectuelle parisienne soit en danger d’autisme pour ignorer le courage qu’il faut, depuis Beyrouth, Damas, Ramallah ou Bagdad, pour élever simultanément la voix contre les pouvoirs d’ici et de là-bas, contre l’abus et le fourvoiement destructeurs des uns et des autres. Tout se passe comme si, après avoir été malmenée par la pensée, la cohérence devenait en soi un objet de suspicion. « Pour Le Monde, écrit Sari Hanafi, il semble qu’un sociologue franco-palestinien ayant étudié en France ne puisse être qu’un informateur sur Gaza. » Cette perception des auteurs venus du sud ne date pas d’hier, mais elle prend des proportions gravissimes. Elle alimente une colère dangereuse parmi les quelques esprits libres qui tentent, dans un monde arabe en décomposition, de briser les tabous, de ne pas s’incliner. Il manque des voix arabes et/ou musulmanes pour s’élever contre le fondamentalisme islamique ? Oui. C’est un fait. L’antisémitisme gagne du terrain ? Oui. Faut-il le combattre au même titre et en même temps que l’on combat Trump, Netanyahu et les mollahs iraniens ? Oui ! Mais prend-t-on la mesure en France de l’énergie titanesque qui est demandée aux voix qui ne renoncent à aucun de ces combats sans renoncer à défendre le droit des Palestiniens ? Sait-on ce que signifie le grand écart intellectuel et donc psychique qu’il leur faut entretenir pour réunir tous les bouts ? Pour accorder les langues. Les mémoires. Les récits. Pour ne pas céder au communautarisme, à la pensée de l’entre-soi.

À l’heure où les démocraties européennes perdent, jour après jour, de leur réalité, où les médias sont largement sous la coupe des pouvoirs de l’argent, où l’intelligence artificielle, devenue un bien de milliardaires, peut semer la dévastation à la commande du plus fort avec des drones pour seul office de visages, où les réseaux sociaux véhiculent des torrents de haine et de bêtise, quel sens va prendre désormais le mot de résistance ? Quelle porte, quelle fenêtre ouvrir sans recevoir aussitôt en plein visage la claque de la capitulation et de la lâcheté réunies ? Il va falloir beaucoup beaucoup d’imagination pour continuer à ne pas se taire sans perdre la raison.   

Je ne vois pour ma part aucune contradiction dans le fait d’être en profond désaccord avec les propos de la sociologue israélienne Eva Illouz et en opposition radicale avec la décision prise par l’Université Erasmus de Rotterdam d’interdire sa conférence. Je n’en vois pas non plus dans l’immense soulagement que me procure la libération de Boualem Samsal et l’immense exaspération que me cause sa complaisance envers le pouvoir israélien.

Mais voilà. Au lieu d’aider la jeunesse à affronter un monde physiquement et moralement pollué, les interdictions pleuvent. Outre l’intervention du ministre de l’Enseignement supérieur et l’annulation par l’administrateur du Collège de France du colloque sur la Palestine proposé par Henry Laurens, il nous faut apprendre maintenant que le maire de Cannes, David Lisnard, a fait annuler sans encombres la projection du film Put your soul on your hand and walk au prétexte qu’elle coïncide avec la commémoration des attentats de 2015. S’il est un témoignage, dénué de jugement et de haine – l’absence des deux est un prodige s’agissant de propos tenus pendant que les immeubles et leurs habitants s’effondrent autour de soi –, c’est bien celui de la jeune photojournaliste Fatma Hassouna, tuée avec tous les membres de sa famille à l’issue de ses entretiens avec la cinéaste iranienne Sepideh Farsi. On s’est ainsi abstenu de montrer comment se noue l’amitié entre une femme iranienne, ayant connu la prison et ayant dû quitter son pays pour fuir le régime, et une jeune Palestinienne qui a vu toutes les horreurs possibles en n’ayant jamais connu que Gaza, et qui a gardé de bout en bout le sourire… 

Ce sourire… si seulement on ne se souvenait que de lui, la paix serait à nos portes. Est-il nécessaire de préciser que la souffrance de ceux qui ont perdu les leurs au Bataclan et celle des Gazaouis aux vies fauchées par dizaines de milliers est la même ? Il va falloir que les portiers de la culture se réveillent s’ils ne veulent pas que le monde des idées quitte celui de la pensée, du savoir et du vécu.

Par Dominique EDDÉ

Romancière et essayiste. Dernier ouvrage : « La mort est en train de changer » (Les liens qui libèrent, 2025).


En refusant de publier, après l’avoir sollicitée, la remarquable tribune du sociologue franco-palestinien Sari Hanafi, le journal Le Monde vient de commettre une faute inquiétante. Le thème abordé ? « L’après Gaza. » L’objection du Monde : « Les termes utilisés ne conviennent pas à notre publication. Parler par exemple de « résistance armée » en référence aux actions du Hamas ne correspond pas à notre manière d’aborder les choses. Cela laisse penser que nos perspectives sont trop éloignées pour être réconciliées. » Dans sa réponse au journal, finalement publiée avec le texte original sur le site Orient XXI, l’auteur écrit notamment : « Vous avez contesté mon utilisation du terme ‘‘droit des Palestiniens à la résistance armée’’ contre l’occupation alors même que le droit international...
commentaires (11)

Le Hamas a jeté les gazaouis dans l’enfer. Mais il faut quand même avouer que la propagande médiatique hors pair qui est menée tambours battants par certains, étouffe les bruits des bombes tombées ailleurs, et les cris de souffrance, des enfants, des centaines de milliers de morts, et les femmes violées en Afrique, en Ukraine, et dans les pays en guerre depuis des décennies. Sans oublier le Liban. Cela n’est pas plus supportable ni moins barbare qu’à Gaza, et pourtant ça se passe sans que cela n’ébranle les pseudos humanistes du monde. C à se demander si nous sommes égaux dans la souffrance

Sissi zayyat

11 h 28, le 01 décembre 2025

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Commentaires (11)

  • Le Hamas a jeté les gazaouis dans l’enfer. Mais il faut quand même avouer que la propagande médiatique hors pair qui est menée tambours battants par certains, étouffe les bruits des bombes tombées ailleurs, et les cris de souffrance, des enfants, des centaines de milliers de morts, et les femmes violées en Afrique, en Ukraine, et dans les pays en guerre depuis des décennies. Sans oublier le Liban. Cela n’est pas plus supportable ni moins barbare qu’à Gaza, et pourtant ça se passe sans que cela n’ébranle les pseudos humanistes du monde. C à se demander si nous sommes égaux dans la souffrance

    Sissi zayyat

    11 h 28, le 01 décembre 2025

  • Il est remarquable de noter la haine commune du Talmud et du Coran contre les Chrétiens. Même si le Coran considère Jésus comme le Messie, alors que le Talmud (ouvrage anti Christ apparu des le deuxième siècle) l"insulte copieusement, comme la Vierge. Et voilà ce qu'il reste encore de martyrs chrétiens pris en étaux entre deux fanatismes totalitaires et terroristes

    Nicolas ZAHAR

    22 h 43, le 16 novembre 2025

  • Grâce à ce papier, j’ai lu la tribune de Sari Hanafi dans Orient XXI et j’en ai retenu surtout qu’il considère que la résistance armée est désormais obsolète face à l’IA et au soutien occidental à Israël. Mais alors, quelle(s) forme(s) de résistance préconise-t-il?

    Marionet

    20 h 54, le 15 novembre 2025

  • Ce que les soutiens de l'extreme-droite Israelienne, associes a ceux du Hamas, omettent de mentionner, c'est que l'OLP a signe un accord de paix avec Israel en 1993. En assassinant Yisthak Rabin, et en prenant plus tard le pouvoir, les extremistes Israeliens ont ignore cet accord, auquel l'autorite Palestinienne adhere toujours. Malheureusement, l'occident est egoiste, cynique et brutal. Il ne retient que l'agression (reele) que le Hamas a perpetue contre Israel, en oubliant (volontairement) les agressions permanentes contre les Palestiniens. Deuxpoids, deux mesures.

    Michel Trad

    14 h 46, le 15 novembre 2025

  • Il y a si longtemps que nous avons zappé la lecture du quotidien Le monde… Merci de nous rappeler son existence et .. Ses contradictions

    Noha Baz

    14 h 43, le 15 novembre 2025

  • Que l'OLJ publier ce texte dams son intégralité et il sera assure d'être diffusé et partagé.

    Politiquement incorrect(e)

    13 h 05, le 15 novembre 2025

  • Merci de m'expliquer pour quelle raison vous ne donnez jamais la parole à ceux qui, dans les régions chrétiennes, ont résisté aux attaques et massacres palestiniens et syriens ? Pourquoi voulez vous travestir notre mémoire et notre cause ? Y a t'il une honte à raconter ce qui s'est passé ? Pourquoi tous ces intellectuels libanos-parisiens ne parlent que de Gaza ? Je n' ai jamais vu un Arménien adopter la cause des Kurdes, ni l'inverse..! Il faut être libanais et chrétien pour avoir honte de sa cause ! Non messieurs dames vous ne changerez pas l'histoire !

    Oscar

    10 h 10, le 15 novembre 2025

  • Quel plaisir de lire dans L’Orient-Lejour l’interview récente, toute une page ! de Annie Ernaux (Prix Nobel) pour connaitre le fond de sa pensée, le niveau de sa connaissance de la région, toujours en guerre, et surtout de son engagement en faveur d'une paix juste… Le Franco-palestinien aurait pu adresser son analyse à la rubrique Idées de votre journal, Madame.La guerre qu’elle soit au Sud Liban, à Gaza se propage donc dans les journaux pour devenir non pas encore ""une guerre civile mondiale"" (sic), mais des querelles d’intellos.Les guerres produisent les mêmes polémiques, mais les morts.

    nabil

    07 h 42, le 15 novembre 2025

  • Je témoigne ICI dans "la case de commentaires à 600 mots", que j’ai envoyé un article, comme des photos (lors de la "révolution de 2019" à la rubrique "courrier des lecteurs" et je laisse deviner les lecteurs de leur sort. Mais enfin ! Des photos ! Mais où protester ? Dans "Le Monde" ?

    nabil

    07 h 23, le 15 novembre 2025

  • ""En refusant de publier, après l’avoir sollicitée, la remarquable tribune du sociologue franco-palestinien Sari Hanafi, le journal Le Monde vient de commettre une faute inquiétante"". Ça me rappelle sa lettre à Finkielkraut. Donneuse de leçon, D. Eddé, ancienne de "France Culture", republie ses articles du "Monde" dans son dernier livre, avec en couverture, la belle photo (tout en nuances de gris!) de S. Moon. Un bon polémiste, "ça empêche" ce genre de petits pamphlets rien que pour le respect des morts au Liban et à Gaza.La vérité est dite mille fois au Monde plus que dans d’autres journaux.

    nabil

    07 h 13, le 15 novembre 2025

  • Chère Dominique Eddé, remarquable et si juste, comme toujours. Dans ce monde qui s’obscurcit, votre parole est une lumière d’espoir. Publier ce texte dans l’Orient Le Jour est également significatif et pointe du doigt l’effondrement des valeurs naguère portées par les “démocraties” occidentales.

    Arwad Esber

    07 h 02, le 15 novembre 2025

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