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Points de vue - Point De Vue

Annulation d’un colloque sur la Palestine au Collège de France : la guerre des récits rattrape l’Europe


Annulation d’un colloque sur la Palestine au Collège de France : la guerre des récits rattrape l’Europe

Le Collège de France, dans le 5e arrondissement de Paris, le 23 avril 2025. Photo Magali Cohen/Hans Lucas via AFP

C’est un séisme dans le monde académique français. Dans un communiqué daté du 9 novembre 2025, l’administrateur du Collège de France a annoncé l’annulation du colloque « Palestine et Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines », prévu les 13 et 14 novembre et organisé par la chaire d’histoire du monde arabe contemporain – dont le professeur Henry Laurens est titulaire – et le Centre arabe de recherches et d’études politiques (Carep). Après avoir rappelé que « la sérénité des débats, la pluralité des analyses, la justification des sources et la rationalité des arguments » constituent les fondements de la liberté académique, le communiqué a pourtant justifié l’annulation par la nécessité d’assurer « la sécurité des biens et des personnes » au vu des « polémiques » entourant l’événement.

Quiconque connaît le fonctionnement du Collège de France et les exigences scientifiques et logistiques de ce type de colloque comprend immédiatement que ce n’est pas l’absence de débats contradictoires qui est en jeu. Et quiconque a lu, même en diagonale, l’œuvre d’Henry Laurens mesure l’ampleur du savoir accumulé sur l’histoire politique de l’Égypte, de la Palestine et du Levant, du XIXe siècle à nos jours. Les plus de 2700 chercheurs, enseignants et étudiants ayant signé une pétition demandant la démission du ministre de l’Enseignement supérieur Philippe Baptiste, qui avait salué cette décision et admis être intervenu en ce sens, ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, en qualifiant la décision d’annuler le colloque – finalement délocalisé jeudi et vendredi au Carep – de « grave atteinte aux libertés académiques et scientifiques ». Atteinte grave que vient confirmer la décision de justice du tribunal administratif de Paris qui a rejeté, le 12 novembre au soir, le recours contre l’annulation du colloque. 

Mutation d’un récit victimaire

La décision du Collège de France n’est effectivement pas un simple incident administratif. Elle s’inscrit dans un basculement plus profond : une bataille des récits où la simplification idéologique tend à étouffer toute « rationalité argumentaire ». Le dernier ouvrage de Laurens, Question juive, problème arabe (1798-2001), est précisément un exercice de complexification. En retraçant la généalogie de la « question juive » dans l’Europe du XIXe siècle – entre émancipation, antisémitisme moderne et nationalismes –, il montre comment le sionisme s’est inscrit dans ce contexte avant de se déployer en Palestine, avec le concours déterminant des puissances européennes et les transformations que l’on sait : immigration de colons porteurs d’un projet national exclusif, dépossession des populations arabes, résistance locale puis régionale, recomposition des identités arabes (nationalisme, panarabisme, islam politique).

Ce cadre rappelle une réalité essentielle : il ne s’agit pas d’un conflit « islamo-juif », mais de l’affrontement entre deux projets nationaux incompatibles sur un même territoire, marqués par un profond déséquilibre structurel des rapports de force. Ce déséquilibre produit aujourd’hui ce que Laurens nomme « l’inversion des statuts de victimes » et un « transfert de culpabilité » : l’Europe reporte sur le monde arabe le coût moral et politique de sa propre faute.

C’est précisément ce déplacement symbolique et cette mutation du récit victimaire que les gouvernements occidentaux refusent d’entendre. L’admettre reviendrait à reconnaître ce transfert de culpabilité et à en tirer les conséquences politiques, notamment en matière de droit international qu’ils ont eux-mêmes contribué à définir depuis la Seconde Guerre mondiale.

« Question palestinienne, problème international »

Les attaques du Hamas du 7 octobre 2023 ont ravivé le récit fondateur de l’État d’Israël, que nombre d’historiens – y compris israéliens – avaient entrepris de réinterroger. Elles ont offert aux gouvernements occidentaux un motif supplémentaire pour éviter ce réexamen, dans un climat d’islamophobie croissante qui renforce la polarisation et nourrit les raccourcis idéologiques.

La confusion, au sommet des États, entre antisionisme et antisémitisme scelle cette évolution. Le discours d’Emmanuel Macron du 20 février 2019 puis celui de Friedrich Merz le 17 septembre 2025 entérinent cet amalgame de manière exemplaire. Parallèlement, l’ascension de Donald Trump aux États-Unis, la montée de l’extrême droite en Europe et leurs affinités avec la droite radicale israélienne ont ouvert la voie à des pressions inédites sur l’ensemble des acteurs qui tentent de donner voix à des narratifs palestiniens complexes, pluriels et non moins légitimes.

Car, à l’image de la réalité sur le terrain, cette guerre des récits se joue à armes inégales.

Aux États-Unis, la démission forcée de Nemat Shafik, présidente de Columbia University, en août 2024 est devenue emblématique d’une polarisation extrême qui a vu de nombreux universitaires suspendus, révoqués ou écartés des médias. En Allemagne, des restrictions au niveau fédéral puis des Länder ont été adoptées dès le 2 novembre 2023 contre les manifestations et les événements culturels. L’annulation de la remise d’un prix à l’écrivaine palestinienne Adania Shibli à la foire du livre de Francfort, le 18 octobre 2023 et l’interruption brutale d’un colloque sur la Palestine à Berlin le 12 avril 2024 en sont les exemples les plus célèbres. 

En France, le climat politique est devenu rapidement délétère. L’instruction du ministre de l’Intérieur du 12 octobre 2023 ordonnant l’interdiction systématique des manifestations pro-palestiniennes a certes été suspendue quelques jours plus tard par le Conseil d’État, mais la décision a été laissée à la discrétion des préfectures. L’annulation du colloque du Collège de France surgit comme un signal fort d’intimidation en direction de la communauté scientifique spécialisée. Elle a des précédents qui visent des personnes (François Burgat, le 24 avril 2025), mais aussi des dispositifs académiques (séminaire ENS-PSL dès février 2024). Le vote, le 31 juillet 2025, de la loi relative à la lutte contre l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur est venu conforter la dérive liberticide : outre que ladite loi ne définit pas clairement l’antisémitisme dans le contexte académique, elle élargit le pouvoir d’appréciation des universités sur les discours académiques émis par les spécialistes. 

Deux faits devraient alerter les gouvernements européens. D’abord, les conclusions relatives au génocide à Gaza établies par Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU et l’une des intervenantes au colloque, qui confirment les « risques plausibles de génocide » évoqués par la Cour internationale de justice dès le 26 janvier 2024. Ensuite, les immenses manifestations ayant eu lieu depuis 2023 dans plusieurs pays européens, qui témoignent d’un clivage profond entre gouvernements et opinions publiques.

Ces deux éléments soulignent la nécessité d’une prise de conscience morale et politique : celle de poser les narratifs sur la Palestine au cœur des enjeux académiques autant que géopolitiques. Car un basculement s’est d’ores et déjà opéré : du nœud historique analysé par Laurens – « question juive, problème arabe » – nous sommes passés à « question palestinienne, problème international ». Un « nœud tragique » (Laurens, op. cit.), enraciné dans l’histoire longue, dont seule l’éthique politique et le respect strict du droit international permettront de défaire l’enchevêtrement.

Par Hana JABER 

Chercheuse et directrice de la Fondation Lokman Slim

C’est un séisme dans le monde académique français. Dans un communiqué daté du 9 novembre 2025, l’administrateur du Collège de France a annoncé l’annulation du colloque « Palestine et Europe : poids du passé et dynamiques contemporaines », prévu les 13 et 14 novembre et organisé par la chaire d’histoire du monde arabe contemporain – dont le professeur Henry Laurens est titulaire – et le Centre arabe de recherches et d’études politiques (Carep). Après avoir rappelé que « la sérénité des débats, la pluralité des analyses, la justification des sources et la rationalité des arguments » constituent les fondements de la liberté académique, le communiqué a pourtant justifié l’annulation par la nécessité d’assurer « la sécurité des biens et des personnes » au vu des « polémiques » entourant...
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