Magali Genoud (Anna Duval) et Azeddine Benamara (multiples rôles) dans la pièce « Le dernier cèdre du Liban » au théâtre de l’Œuvre à Paris. Photo fournie par Nikola Carton
Il s’agit d’une histoire tragique d’amours manquées, prises dans la complexité des ambitions personnelles. L’histoire d’une mère, Anna Duval, photoreporter insaisissable, libre et intrépide, qui met au monde par accident Eva, à la fin des années 80, avant de l’abandonner dans un orphelinat. La pièce Le dernier cèdre du Liban de Aïda Asgharzadeh, mise en scène par Nikola Carton au théâtre de l’Œuvre à Paris, raconte la colère de cette enfant abandonnée devenue à l’adolescence pensionnaire au centre d’éducation fermé pour mineurs de Mont de Marsan, mais aussi ses déboires et son incapacité à mettre en place des relations saines avec son entourage. La jeune actrice qui l’interprète, Maëlis Adalle, parvient à transmettre avec une intensité remarquable la rage et les nœuds psychiques engendrés par l’abandon, au fur et à mesure qu’elle découvre les enregistrements audio de sa mère, qu’un notaire lui a remis en héritage.
Sa mère, Anna Duval, très bien interprétée par Magali Genoud, est une journaliste animée par l’ambition de couvrir les conflits de son temps. Et tout particulièrement celui de la guerre civile libanaise, où elle sera envoyée par sa rédaction pour photographier les affrontements communautaires et les massacres des camps de Sabra et Chatila. C’est à Beyrouth qu’elle fera la rencontre de Tahar, qui deviendra son fixeur, mais aussi le père d’Eva, et qui extirpera sa mère d’un enlèvement sordide orchestré par le Hezbollah. Par un habile travail de déconstruction des stéréotypes de genre, Anna joue le rôle du cliché masculin : alcoolique, elle enchaîne les relations sans lendemain, fait passer ses aspirations personnelles avant tout, n’assume pas ses responsabilités filiales, elle en devient une sorte de chantre de l’indépendance égoïste et lâche. Tandis que Tahar, interprété par Azeddine Benamara, l’aime d’un amour fasciné et sincère, mais blessé par Anna qui s’enfuit sans donner signe de vie après chacune de leurs rencontres.
Les dialogues sont crus, percutants. La langue est décomplexée, s’autorise le vulgaire et toutes les grossièretés. Les corps aussi : scènes de sexe, dénuement et ivrogneries donnent ce côté si humain aux personnages, tout en favorisant l’empathie. Tout cela concourt à créer une forme de légèreté, mais aussi et surtout à générer un humour omniprésent qui atténue le tragique de la situation, sorte de contrecoup aux thèmes difficiles de l’abandon, de la guerre, de la mort et des kidnappings. Azeddine Benamara joue ce rôle à merveille : il est hilarant et d’une justesse remarquable dans ses répliques. Le principe de la mise en scène épurée, pensé avec efficacité par Nikola Carton, sert parfaitement ce dynamisme ; quelques éléments simples, des costumes minimalistes permettent de donner vie à de nombreuses scènes s’étalant sur deux temporalités et de multiples zones géographiques. Et ça marche : le spectateur est pris, captivé, la narration est solide, la musique de Chadi Chouman est belle et immersive, les personnages crédibles.

Aux origines de la création
Publié initialement en 2017 aux éditions du Cygne et joué pour la première fois au festival off d’Avignon cette année-là, Le dernier cèdre du Liban a été écrit à la demande du metteur en scène Nikola Carton pour les deux acteurs Magali Genoud et Azeddine Benamara. Mais, constatant que le fait que la mère et la fille soient jouées par la même actrice constituait « presque un contresens », Aïda Asgharzadeh décide de faire appel à Maëlis Adalle pour interpréter Eva dans la nouvelle version.
À l’origine de la pièce, il y a aussi la mort de la photoreporter française Camille Lepage en Centrafrique à 26 ans, qui a bouleversé l’auteure. « Mais je ne voulais pas faire un spectacle documentaire. Je voulais relier cette histoire à des thématiques qui me touchent personnellement. De par mon histoire, je suis très attirée par ce qui touche au déracinement, à la transmission, l’héritage », explique la Franco-Iranienne, qui connaît d’ailleurs le succès avec la pièce Les Poupées persanes, qui lui vaut deux Molières en 2023, dont celui de l’auteur francophone.
Quant au choix du Liban pour la trame de fond de la pièce, Aïda Asgharzadeh explique qu’elle est très touchée par la culture libanaise, qu’elle trouve assez proche de la culture iranienne. « Je nous vois cousins. Tout est à vif et à fleur de peau, avec une envie de vivre très forte. » Et cette dernière d’ajouter : « Il n’y a pas de parti pris politique dans la pièce. J’ai envie de défendre la population, c’est elle qui souffre et qui est trop souvent oubliée. Je trouve que dans les moments de grands conflits, l’homme est ramené à ses instincts primaires, c’est là qu’on a les plus belles émotions qui naissent. Le fil rouge historique qu’on retrouve dans toutes mes pièces, je trouve qu’il est utile pour aider à faire sortir ce qu’il y a au plus profond de l’homme. »
Et en effet, c’est cette dimension très humaine de la petite histoire prise dans la grande qui reste en mémoire après avoir vu la pièce, avec ses nombreux échos à notre actualité et qui, sans aucun doute, explique en partie le succès que connaît Le dernier cèdre du Liban en ce moment à Paris.
Du jeudi 9 octobre 2025 au dimanche 12 avril 2026. Les dimanches à 15h30. Au théâtre de l’Œuvre à Paris.



Toujours le keffieh, Sabra et Chatila, jamais Damour ou les massacres du Chouf ou du Akkar. Mais Qu'avons-nous fait au Bon Dieu pour que notre mémoire soit occultée à ce point là ? Et ceci par ceux-là mêmes qui doivent la célébrée ? Donc nos martyrs sont morts deux fois ! N'y aurait il personne pour écrire une pièce de théâtre, un livre sur ce peuple qui a été massacré dans ses villes et ses villages, ces moines massacrés dans leurs monastère, ces attaques de villages isolés ? Ce ne sont pas des êtres humains ? Ou bien on doit les oublier car ils sont chrétiens ?
11 h 20, le 08 novembre 2025