Critiques littéraires

La mémoire et le miroir

La mémoire et le miroir

Des gens sensibles d’Éric Fottorino, Gallimard, 2025, 153 p.

La majeure partie de l’œuvre littéraire d’Éric Fottorino tient à la fois de l’enquête et de la fresque. Ses romans retracent les récits possibles des enfances des narrateurs et des personnages, ainsi que les histoires des parents, dont l’écriture cherche à susciter la présence. C’est la part de l’autobiographie qui se glisse dans les romans. « Cela fait trente-cinq ans que j’essaie d’élucider le secret de mes origines », rappelle-t-il dans un entretien récent. Mais comme sur les peintures murales, cette présence est animée par le frémissement du temps, qui a attendri les teintes, sans en atténuer l’intensité. L’auteur a l’écriture généreuse et soucieuse de précision, tant dans la composition que dans le choix des mots. C’est aussi un homme dont la conversation, telle son écriture, rend particulièrement présents les êtres qu’il raconte.

L’action des Gens sensibles se déroule dans les dernières années du XXe siècle, et l’histoire est racontée par un écrivain, désormais reconnu, dont le premier roman va être publié. Trente années ont passé, et Jean Foscolani, dit Fosco, se souvient, retrouve en lui trois êtres qui ont compté dans ses débuts : l’éditeur, Follet, directeur du Losange, « un gros chat faussement assoupi »  ; son attachée de presse, Clara  ; l’amant de celle-ci, Saïd, écrivain algérien adulé, et menacé de mort par les fanatiques religieux. Là-bas, c’est la nuit des massacres, la Décennie noire. « Entre Saïd et Clara, ce n’était pas vraiment de l’amour (..) Chacun flairait sur l’autre l’odeur de la mort. » De ces trois personnages, seuls les noms sont fictifs. On trouvera aisément qui ils désignent dans la réalité de la dernière décennie du siècle passé.

Le roman enroule et déroule ces rapports singuliers entre la fiction et la réalité : ainsi, ce jeune Fosco, en passe de devenir un écrivain véritable, grâce à son éditeur exigeant qui lui fait travailler encore et encore son texte, raconte dans son roman la quête de l’improbable figure du père. Clara, infatigable, à l’énergie roborative, quoiqu’inquiète, fait peu à peu sortir le jeune homme inexpérimenté de ses appréhensions et de ses retenues dans sa propre écriture. Il devient son amant solaire, elle le mène à se dépasser. Elle fait découvrir son roman à la critique. Car le roman de Fosco est différent des nombreuses parutions, dont elle suit les misérables trajectoires, et les renoncements des auteurs qu’elle a fait connaître, mais qui l’ont trahie : « ‘‘Tant de livres et si peu d’écriture’’, maugréait-elle. » Le roman fait a contrario côtoyer des écrivains majeurs. Une soirée à laquelle Clara invite Nathalie Sarraute et Le Clézio est par exemple un grand moment du roman. D’autres surgissent dans les conversations animées lors de soirées grandioses, imbibées de champagne, enveloppées dans la fumée des Dunhill. Mais Clara aura été véritable formatrice à l’impalpable, à une grandeur si souvent décriée et méprisée, pour laquelle les personnages font l’oblation de leur existence : « À sa manière de ressentir, Clara était la preuve vivante que la littérature existait. »

Le lecteur comprend peu à peu qu’il s’agit pour l’auteur d’un montage dans lequel il met en scène et en mots à la fois les êtres qu’il a aimés, les enjeux familiaux de sa propre existence, l’assurance transmise de sa propre écriture. Plus qu’une seule forme, l’écriture est ici densifiée comme une force. Trente ans après, le personnage qui raconte se demande encore s’il a bien mis en pratique les exigences, répétées par Clara, par lesquelles advient l’art d’écrire, à l’opposé de la réduction à la communication écrite, par où l’écrivain se dégrade en littérateur : « Avais-je atteint le profond, le sincère, le nu des choses ? (…) Avais-je compris qu’on écrit pour pouvoir se taire ? » Cette mise en scène de soi comme écrivain vaut comme un défi : l’écrivain ici est à la fois dedans et dehors, supervisant le récit dont il est l’acteur principal, à la fois la condition de ce récit, ce qui le rend possible, en même temps que le produit de celui-ci. Seuls les lecteurs pourraient répondre à ce questionnement, bien certainement. La littérature est d’abord pour l’écrivain don de soi, et ce don, s’il n’est pas reconnu, fait glisser dans les limbes. C’est un miroir magique, et ici, vertigineux.

L’histoire racontée dure moins d’un an. Les deux amants sont emportés par le désespoir, malgré leur commune passion pour la littérature. En faisant éprouver au lecteur l’écoulement du temps, c’est aussi les lieux parcourus : quartiers de Paris, paysages de Royan, bars, restaurants, appartements… que l’écriture de Fottorino fait remonter à la présence, avec, à plusieurs reprises, la saveur incomparable des préparations de la cuisinière Fatema Hal, autrice d’un délicieux Discours amoureux des épices. Mais aussi, immédiatement, tous ces éléments s’évanouissent dans le non-lieu du passé. Ce que raconte Éric Fottorino, et qu’il nous fait partager, c’est sa mémoire. En réalité, un éclat de notre mémoire.


Des gens sensibles d’Éric Fottorino, Gallimard, 2025, 153 p.La majeure partie de l’œuvre littéraire d’Éric Fottorino tient à la fois de l’enquête et de la fresque. Ses romans retracent les récits possibles des enfances des narrateurs et des personnages, ainsi que les histoires des parents, dont l’écriture cherche à susciter la présence. C’est la part de l’autobiographie qui se glisse dans les romans. « Cela fait trente-cinq ans que j’essaie d’élucider le secret de mes origines », rappelle-t-il dans un entretien récent. Mais comme sur les peintures murales, cette présence est animée par le frémissement du temps, qui a attendri les teintes, sans en atténuer l’intensité. L’auteur a l’écriture généreuse et soucieuse de précision, tant dans la composition que dans le choix des mots....
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