Critiques littéraires Essais

Quand une génération s’empare du présent

Quand une génération s’empare du présent

Le Passé à venir : repenser l’idée de génération de Tim Ingold, traduit de l’anglais par Cyril Le Roy, Seuil, 2025, 240 p.

Baby-boomers, génération X, milléniaux, Gen Z, génération Alpha : chaque cohorte démographique, avec ses caractéristiques propres, vient, pour un temps relativement bref, occuper le devant de la scène – le présent – avant d’en être évincée par la suivante, sombrant peu à peu dans l’oubli puis s’éteignant.

Cette conception des générations et de leurs rapports nous paraît si évidente qu’elle s’impose à nous comme un truisme  ; aussi ne songeons-nous jamais à la remettre en question. Pourtant, l’anthropologue britannique Tim Ingold y voit « une anomalie très récente sur le plan historique », un symptôme distinctif de la modernité occidentale. Dans son ouvrage Le Passé à venir : repenser l’idée de génération, il démantèle cette conception commune, qu’il tient pour largement responsable de nos difficultés à affronter l’avenir.

Ingold fonde sa réflexion sur deux métaphores qui irriguent et structurent l’ensemble du livre. Selon la première, celle de la pile, les générations sont des couches se superposant les unes sur les autres : chacune vient occuper sa propre tranche de temps en supplantant les précédentes, qui s’enfoncent de plus en plus bas dans l’empilement. De ce point de vue, même si chaque nouvelle génération reçoit de la précédente un héritage matériel et culturel, il existe une discontinuité fondamentale dans la marche des cohortes : « les générations s’empilent, étage par étage, couche par couche ».

Contre cette conception, Ingold propose la métaphore de la corde : à l’image des fils entrelacés qui forment une corde, les générations s’enroulent les unes autour des autres, de sorte qu’il est impossible de déterminer où l’une prend fin et où l’autre commence. L’auteur insiste sur le fait que la vie se forge dans cette coopération entre générations. Tout ce qui constitue une société – connaissances, savoir-faire, valeurs, etc. – ne peut se régénérer que grâce à cette collaboration. Plutôt que de parler d’« héritage » – un simple transfert de ressources –, Ingold préfère employer le terme de « perdurance », qui implique d’habiter avec les générations plus âgées et plus jeunes un monde commun, perpétué grâce à cette cohabitation. « Là où l’héritage coupe le cycle de vie d’une génération à l’autre, la perdurance est un processus vital qui se poursuit dans le chevauchement des générations. »

Pour Ingold, la cohabitation entre générations n’est rien d’autre que la perpétuation d’une tradition. Il précise que « le sens propre de la tradition (…) n’est pas de vivre dans le passé, mais de suivre ses prédécesseurs vers l’avenir ». Dans cette perspective, nos ancêtres ne se tiennent pas derrière nous, mais devant : ils nous ouvrent la voie vers l’avenir, nous éclairent le chemin à suivre.

« Pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, insiste Ingold, c’est précisément ainsi que les vies ont été vécues. Les jeunes et les vieux travaillaient et vieillissaient ensemble. » Les générations formaient une queue interminable, les plus âgés marchant en tête, les plus jeunes à leur suite. Selon Ingold, l’une des caractéristiques essentielles de la modernité occidentale réside dans le fait que la génération intermédiaire – entre les jeunes et les vieux – a tourné le dos à ses prédécesseurs, et donc à la tradition, pour s’emparer du présent. Cet acte de retournement constitue une tentative d’arrêter le cours du temps : il relègue les plus âgés à un passé révolu et met aux prises la génération qui revendique le présent pour elle seule et celle qui la suit.

La génération qui fait main basse sur le présent, Ingold la désigne comme la « Génération Maintenant ». Elle tente de toutes ses forces de se maintenir dans sa position, mais la pression finit par devenir trop forte et elle est alors évincée par la génération suivante, « qui s’empresse de faire de même, tournant le dos à celle qui l’a précédée pour se retrouver face à celle qui lui succédera ». De cette manière, les Générations Maintenant se succèdent indéfiniment, chacune construisant ses projets d’avenir, aussitôt détruits par la suivante. « C’est ainsi que se produit ce bégaiement que constitue le remplacement des générations, et que l’on appelle le progrès. »

Cette façon historiquement récente de concevoir les générations, Ingold la tient pour largement responsable des difficultés auxquelles l’humanité est confrontée – son rapport à l’environnement, aux autres espèces ainsi qu’à la science et à la technologie. Il propose dès lors de revenir à la conception plus ancienne, celle illustrée par la métaphore de la corde. Mais si son diagnostic de la modernité – de son rapport au temps et aux générations – est extrêmement précis, le remède qu’il préconise semble en revanche assez précaire, car il présuppose que la modernité elle-même est, en quelque sorte, réversible. En effet, plaider pour un retour à l’observance de la tradition ne sous-entend-il pas que l’un des éléments fondateurs de cette modernité – à savoir l’individualisme – pourrait être éliminé ou surmonté ?


Le Passé à venir : repenser l’idée de génération de Tim Ingold, traduit de l’anglais par Cyril Le Roy, Seuil, 2025, 240 p.Baby-boomers, génération X, milléniaux, Gen Z, génération Alpha : chaque cohorte démographique, avec ses caractéristiques propres, vient, pour un temps relativement bref, occuper le devant de la scène – le présent – avant d’en être évincée par la suivante, sombrant peu à peu dans l’oubli puis s’éteignant.Cette conception des générations et de leurs rapports nous paraît si évidente qu’elle s’impose à nous comme un truisme  ; aussi ne songeons-nous jamais à la remettre en question. Pourtant, l’anthropologue britannique Tim Ingold y voit « une anomalie très récente sur le plan historique », un symptôme distinctif de la modernité occidentale. Dans...
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