Jeudi à l’aube, un fonctionnaire municipal a été tué sur les lieux de son travail où il assurait la permanence, lors d’un raid israélien de commandos sur la localité de Blida au Liban-Sud. C’était là un mort de trop. Car le temps n’est plus où les brutalités de l’agresseur se mesuraient à l’aune de leurs effarants bilans en pertes de vies humaines. S’ajoutant aux incessantes frappes aériennes, cette incursion terrestre, inédite depuis le cessez-le-feu, illustre clairement la volonté de l’État hébreu de se poser en gendarme tout-terrain, comme il s’y est déjà employé en Syrie.
Un aussi grave saut qualitatif portait le président de la République à ordonner non moins spectaculairement à l’armée de riposter en cas de récidive. Ce faisant, Joseph Aoun joue gros. Il cherche visiblement à redonner à l’État une stature militaire et politique, celle d’unique gardien légitime et physique du territoire national. En dépit de l’extrême déséquilibre des forces, il espère en outre dissuader Israël de faire monter les enchères sur le terrain, une conflagration de vaste envergure venant compliquer en effet les desseins de paix américains. Mais du coup, le président libanais a peut-être mis toute une main dans un fatal engrenage. Applaudie par le tandem chiite, son initiative risque ainsi d’être perçue du dehors comme un fort inopportun alignement sur les thèses du Hezbollah. À défaut d’intimider un ennemi surpuissant, elle risque par ailleurs d’alimenter les bruits de bottes, cris d’alarme et vociférations de guerre en Israël, en relation avec le réarmement en cours de la milice.
Secret de polichinelle serait peu dire de ce processus. Largement confirmé par la grande presse US, triomphalement claironné par les Iraniens et le chef du Hezbollah eux-mêmes, le réarmement semble inclure la reconstitution du stock de missiles et de roquettes ainsi que le recrutement de combattants. Or par un insensé paradoxe régulièrement dénoncé d’ailleurs dans ces colonnes, c’est le Liban, pris entre l’enclume iranienne et le marteau israélien, qui se trouve sommé par la communauté internationale de se tirer d’affaire. De régler tout seul, comme un grand, une question aussi intimement interne, voyons, que celle d’un groupe local armé, financé, encadré et télécommandé par un État étranger pour combattre un État tiers ! Voudrait-on la perte du Liban qu’on ne l’encagerait pas aussi absurdement dans une aussi perverse règle de trois, laquelle à son tour le condamne à opter entre ces trois cataclysmes que seraient la guerre avec Israël, la guerre civile ou alors le pourrissement intégral.
Plus moyen de faire l’autruche face au réarmement du Hezbollah, affirme sur un ton menaçant le ministre israélien des AE. Mais jusqu’à quand les puissances amies peuvent-elles continuer de se cacher derrière le petit doigt en occultant une filière iranienne qui crève les yeux ? Et comment amener Téhéran à composition sinon en usant de la carotte ou du bâton ? Les lignes qui suivent ne sont certes pas pour conforter ceux des Libanais qui, en désespoir de cause, attendent plus ou moins secrètement de l’ennemi israélien qu’il achève le travail laissé en plan. Elles ne se veulent pas non plus un plaidoyer pour le rajout d’un siège iranien au sein du mécanisme international chargé de superviser le cessez-le-feu au Liban-Sud. Mais les États-Unis, la France et l’ONU ne sauraient continuer d’ignorer superbement cet acteur essentiel qu’est, qu’on le veuille ou non, la République islamique sur l’infortunée scène libanaise. Aucune architecture de stabilité régionale n’est possible en zappant l’une ou l’autre des puissances qui la façonnent. Et d’écarter l’Iran des tractations n’en fait pas un inoffensif fantôme, bien au contraire. Lier le sort du Liban aux hypothétiques pourparlers irano-américains sur le nucléaire (actuellement en panne) n’est guère plus prometteur au demeurant, le temps jouant cruellement contre notre pays.
Confiner le patient libanais dans une salle d’attente exposée à toutes les secousses n’est pas exactement un traitement administré d’urgence. L’accabler d’exigences et de remontrances – alors que la source du mal est notoirement ailleurs – relèverait de la faute professionnelle. Et même du crime médical.
Issa GORAIEB

