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La stratégie du temps perdu


Pour lui-même et les siens, ce n’était pas exactement un heureux anniversaire. Prié d’évoquer son accession à la tête du Hezbollah après l’assassinat de ses deux prédécesseurs, le cheikh Naïm Kassem s’est néanmoins prêté de bonne grâce, dimanche dernier, à une interview sur la chaîne TV de cette milice. Était-ce judicieux ? Facile d’en juger.

Du flot de perles égrenées comme à son habitude par le personnage, ressort – soit dit sans la moindre ironie – un joyau de la plus belle eau. Par-delà l’énormité de l’outrance, ce bijou constitue en effet un fracassant et surprenant aveu, même s’il ne s’accompagne hélas d’aucune sorte de regret. Nous avons remis le pouvoir à l’État au lendemain du cessez-le-feu : comment pourrait-on reconnaître, en termes plus clairs, que l’on a longtemps fait main basse sur ce même pouvoir en exerçant un indigne chantage aux armes sur le reste des Libanais ? Ce prétendu transfert du pouvoir ne sonne-t-il pas encore plus creux quand, dans le même temps, Kassem réaffirme pour la millième fois que la milice ne cédera pas son arsenal, qu’elle condescend tout juste à faire du Liban un État monstrueusement bicéphale ?

Le chef du Hezbollah a par ailleurs entrepris de rassurer les citoyens en se défendant de toute intention de lancer des batailles contre Israël. Le comble est qu’on le croit volontiers, du moment que ses combattants se gardent bien de toute riposte, même symbolique, aux frappes israéliennes devenues quotidiennes. En revanche, le cheikh n’a cessé, ces douze derniers mois, d’agiter le spectre d’une guerre civile si on tentait seulement de désarmer de force ses troupes. Les fausses largesses de la milice n’ont d’autre objet en somme que de se décharger sur le mulet étatique de la responsabilité de gérer les situations découlant de son propre aventurisme : de torcher tout ce gâchis qu’elle a provoqué ! L’État se voit ainsi reprocher son inaction face à Israël et il se trouve sommé de se mesurer à un ennemi surpuissant, par suite du désastreux front de soutien à Gaza ouvert en solo sur l’ordre de Téhéran. Et c’est l’État, toujours lui, qui est accusé de faillir à son obligation de reconstruire vite fait le Sud réduit en cendres…

À première vue donc, rien n’a beaucoup changé en un an dans les mentalités. Et c’est d’autant plus fâcheux que la formation pro-iranienne est pressée de toutes parts de jeter aux orties ses ardeurs guerrières pour s’intégrer exclusivement à la vie institutionnelle. Pas plus tard que la semaine dernière, le Premier ministre Nawaf Salam s’exprimait pour tous les Libanais quand il faisait part à Paris Match de ce qui n’est encore, et pour longtemps peut-être, qu’un vœu pieux : le Hezbollah se muant en un parti normal, sans bras armé. Mais même auto-amputé de ce membre, le parti de Dieu, avec ses doctrines et obédiences étrangères affichées, peut-il vraiment devenir un parti comme les autres ? La théocratie à laquelle il œuvre n’est-elle pas l’antithèse même de la formule libanaise et n’y a-t-il pas là nécessité impérieuse d’une reconversion idéologique bien plus profonde qu’un simple adieu aux armes ?

Quoi qu’il en soit, il ne faut pas trop se fier à l’inhabituelle retenue verbale dont a fait preuve Morgan Ortagus lors de sa tournée rituelle des dirigeants libanais. L’émissaire américaine, qui s’offrait dimanche une virée frontalière en compagnie du ministre israélien de la Défense, s’est abstenue cette fois de toute prédiction apocalyptique. Mais le calendrier n’a pas pour autant cessé de courir. Quant aux options offertes, elles demeurent inchangées : cession des armes et pacification définitive du Sud par voie de négociation ; ou alors, et à défaut d’une nouvelle guerre plus inégale que jamais, persistance d’une méthodique campagne militaire à sens unique dans un cloaque libanais livré au pourrissement.

Ce qui n’a surtout pas changé est la balle figée, vitrifiée telle une glaciale roche, dans le camp du Hezbollah. Sans même parler de l’intérêt national, ce n’est pourtant pas servir ses propres foules – convaincues ou forcées – que de se rabattre sur cette autre et lente forme de suicide : l’attentisme.

Issa GORAIEB

igor@lorientlejour.com 

Pour lui-même et les siens, ce n’était pas exactement un heureux anniversaire. Prié d’évoquer son accession à la tête du Hezbollah après l’assassinat de ses deux prédécesseurs, le cheikh Naïm Kassem s’est néanmoins prêté de bonne grâce, dimanche dernier, à une interview sur la chaîne TV de cette milice. Était-ce judicieux ? Facile d’en juger.Du flot de perles égrenées comme à son habitude par le personnage, ressort – soit dit sans la moindre ironie – un joyau de la plus belle eau. Par-delà l’énormité de l’outrance, ce bijou constitue en effet un fracassant et surprenant aveu, même s’il ne s’accompagne hélas d’aucune sorte de regret. Nous avons remis le pouvoir à l’État au lendemain du cessez-le-feu : comment pourrait-on reconnaître, en termes plus clairs, que l’on a longtemps fait...