Le réalisateur franco-algérien, Chakib Taleb Bendiab. Photo Temple Production
C’est un thriller haletant qui nous emmène à la recherche de la petite Manal jusque dans les recoins de la capitale algérienne. Sélectionné dans une dizaine de festivals internationaux, Alger est le premier long-métrage que signe le réalisateur franco-algérien Chakib Taleb Bendiab. Inspiré de faits réels, ce polar au casting algérien trié sur le volet revient sur le fléau de l’enlèvement d’enfants en Algérie. Pour mener cette enquête longue de 48 heures, l’inspecteur Sami Sadoudi (incarné par Nabil Asli) et la psychiatre Dounia Assam (jouée par Meriem Medjkane) forment un puissant duo confronté aux démons du passé – ceux du pays mais, aussi, les leurs. Fortement inspiré des codes du cinéma japonais, Chakib Taleb Bendiab dépeint ainsi méticuleusement une ville qui, la nuit, se mue en un « être métaphorique » où tout peut arriver. Rencontre.
Qu’est-ce que la sélection pour représenter l’Algérie aux Oscars 2025 a changé pour vous en tant que réalisateur ?
Pour un premier long-métrage, c’est une vraie reconnaissance. Tout ce qui arrive à ce film est tellement incroyable. Je ne m’attendais pas à grand-chose : je voulais faire le meilleur film possible, avec les moyens qu’on avait, tandis que l’équipe qui m’entourait était extrêmement motivée et m’a soutenu du début à la fin. C’est pourquoi je me suis lancé dedans avec beaucoup de naïveté, mais aussi avec sincérité. Je pense que cela a touché les gens car, justement, on ne triche pas dans ce film. Cette nomination aux Oscars nous a aussi apporté une autre mission : représenter son pays par l’art. Et cela est l’une des plus grandes fiertés que l’on puisse avoir.

Vous avez écrit le scénario de ce film en seulement quinze jours en 2018. Pourquoi avez-vous eu envie de raconter cette histoire et d’aborder des sujets tabous dans un thriller?
En 2018, j’étais logé au quatrième étage de l’hôtel Suisse dans le cadre du festival d’Alger où je présentais mon deuxième court-métrage, Black Spirit. Lors de la distribution du journal à l’hôtel, j’ai lu qu’il y avait eu un nouvel enlèvement d’enfant. Cela m’a rappelé le kidnapping de la fille d’un médecin dont j’avais entendu parler lorsque j’étais moi-même adolescent à Alger. C’est alors que j’ai imaginé comment s’était déroulé son enlèvement dans une rue que je pouvais apercevoir depuis ma chambre d’hôtel. Je voulais que l’on soit happé par le scénario, car ce kidnapping déterre aussi d’autres choses. Le peuple algérien a vécu une décennie noire atroce dont il a su se relever grâce à sa force et en affrontant ses propres traumatismes. Le processus n’est pas fini, certes, mais ce n’est pas une faiblesse d’en avoir. Je voulais que l’un des thèmes abordés par le film soit la reconnexion entre les Algériens, le fait de parler le même langage et de construire le pays de demain. En soi, de panser les plaies en quelque sorte, de s’écouter et de se pardonner. Tout le monde a raison dans ce film.
Comment le scénario a-t-il évolué avant la production en 2022 ?
Il n’a pas vraiment évolué, nous avons effectué seulement quelques ajustements mineurs. Nous avons persisté pour le faire avancer et le financer. Pour être franc, personne ne voulait de ce film, à part en Algérie où il a été soutenu. Ce qui, d’une certaine manière, a été une libération car cela nous a donné une marge de manœuvre totale.
Comment a-t-il été reçu en Algérie ?
La rencontre avec le public a été la chose la plus extraordinaire. D’autant plus dans un contexte où la télévision a pris le dessus, notamment avec la production des feuilletons de Ramadan, et a déconnecté le public du cinéma. Nous avons voulu sortir le film en exclusivité en Algérie en décembre 2024, où il est resté plus de quatre mois en salle. J’ai rencontré beaucoup de jeunes aux avant-premières qui se rendaient dans une salle de cinéma pour la première fois, des parents avec leurs enfants tandis que plus de 70 % de femmes sont venues voir le film. Il y a un vrai changement de paradigme dans le pays. Nous avons aussi un peu cette mission d’attirer le public en salle en lançant des films qu’il peut s’approprier, dont il connaît le casting et qui sont écrits par des Algériens, pour des Algériens.
Comment s’est déroulée la collaboration avec les acteurs pour préparer ces rôles complexes ?
Nous avons notamment travaillé le scénario avec Meriem Medjkane et Nabil Asli pendant un an avant le tournage au téléphone, nous nous voyions, nous faisions des essais. En préparant le film, je me suis rapproché de la police et nous avons pu faire une immersion de plus de 48h avec la brigade des mineurs d’Alger. Les acteurs ont ainsi pu rencontrer les inspecteurs et la commissaire qui gérait la brigade des mineurs. Une autre commissaire en charge de la communication nous a également laissé accéder à tout. Cela a été une expérience riche pour les comédiens : ils ont vraiment vécu avec les inspecteurs, vu leur quotidien, la difficulté de voir des enfants morts et de devoir vivre avec ça. Tout cela a nourri les personnages. Nous avons également effectué trois semaines de répétitions dans un théâtre avant le tournage et cela est nouveau en Algérie, aussi. En général, les comédiens découvrent leur texte le jour même ou la veille.

Alger est aussi un personnage à part entière dans ce film et raconte, en filigrane, le tissu social de la ville. Pourquoi était-il important pour vous de lui donner cette place ?
Il s’agit de la petite histoire dans la grande histoire d’Alger, celle qui a tout vécu, et plus largement, celle de l’Algérie. C’est pourquoi le film s’ouvre sur un plan dans une voiture et se termine par un plan large de la ville. Il m’importait de raconter Alger, son passé et son présent, ses stigmates à travers ses bâtiments, car elle appartient à ses habitants. Je pense que les Algérois d’aujourd’hui ont, consciemment ou pas, tout ce bagage derrière eux. L’histoire, même dans les drames, est une richesse – c’est-à-dire, il faut voir ce qu’on en garde. Nous avons aussi beaucoup travaillé l’image et le son afin de faire ressortir la ville dans ses moindres recoins, avec un regard complètement réaliste. Les quartiers que l’on voit dans le film sont ceux dans lesquels j’ai grandi. D’ailleurs, nous avons même filmé la scène de l’enlèvement au loin depuis la même chambre d’hôtel où j’ai imaginé le film pour la première fois. Rien n’est trafiqué. On m’a dit une fois : « Vous auriez pu balayer un peu ! » Et justement non car, pour moi, la beauté est partout.
Vous avez également composé la musique du film. Comment votre rapport à la musique nourrit-il la construction de vos récits ?
J’estime que les arts sont tous interconnectés. Souvent, lorsque j’ai des idées de films, je compose une musique qui va avec. Il arrive aussi que je la donne au comédien avant le tournage. Rien que par la musique, l’on peut avoir des ressentis, des sensibilités et une couleur différente que l’on va inclure dans son jeu à l’image puis dans le montage.
Que nous réservez-vous pour la suite?
J’ai un autre projet que je suis en train d’écrire. Vous aurez remarqué qu’il y a un peu de mystique dans Alger… Je vais aller un peu plus dans cette direction, tout en restant dans le thriller.



Les Émirats dénoncent une « dangereuse escalade » après une frappe de drone sur un site nucléaire
Ordres d’évacuation israéliens au Liban-Sud et dans la Békaa et tentative d’infiltration au-delà du Litani