Paul Rondin. B. Gavaudo/CMN
Inaugurée le 30 octobre 2023, la Cité internationale de la langue française – Centre des monuments nationaux sera présente au Liban pour la première fois dans le cadre de Beyrouth Livres, afin de présenter, partout dans le monde et depuis Beyrouth à l’occasion de ses deux ans, la plateforme dématérialisée de son travail. Sont programmés des rendez-vous de travail et de réseautage en vue d’une future réciprocité, ainsi qu’une table ronde avec Laurent Gaudé le 26 octobre à l’ESA. L’Orient-Le Jour s’est entretenu, en amont de cette visite, avec Paul Rondin, son directeur depuis 2023. Ancien directeur délégué du festival d’Avignon de 2013 à 2022, également président de l’Eracm (École régionale d’acteurs de Cannes et Marseille) et officier de l’ordre des Arts et des Lettres, il a toujours fait de la culture pour faire de la politique, comme il l’explique à L’OLJ.
Quelle est la mission de la Cité internationale de la langue française ?
Ce n’est pas un musée ni un endroit où l’on protège ou défend la langue, qu’elle soit française ou autre : c’est un lieu où l’on montre la langue en train de s’augmenter. Nous sommes plutôt du côté des usages que de la norme. La complémentarité avec l’Académie française qui, elle, s’occupe de la défense de la langue coule de source. Je fais confiance au tamis du temps, qui fait que certaines parties de la langue, bousculées, reprennent leur place, que des expressions très utilisées disparaissent et que d’autres, au contraire, viennent élargir le champ de la langue. La Cité est là pour montrer d’où la langue vient. Notre père, c’est François Ier, l’ordonnance de Villers-Cotterêts – qui a imposé l’usage du français dans les actes de l’administration et de la justice à la place du latin, et qui est à l’origine de l’état-civil en France –, mais c’est aussi le Collège de France qui dit : « Le français est notre langue, mais apprenons d’autres langues. » Il n’y a pas qu’une langue française : elle est plurielle, et des peuples, un peu partout, la font grandir à leur manière. La langue française est multicolore, car elle a été hospitalière : elle a donné plein de mots à d’autres langues et s’est étoffée de mots venus du monde entier.
Vous n’êtes donc pas contre l’intrusion des anglicismes ?
Si ce sont les anglicismes qui colonisent complètement la langue française, cela pose problème, d’autant plus que ce n’est pas de l’anglais, pas plus que du français, mais plutôt un pot-pourri qui ne ressemble à rien, et surtout qui est monoculturel. Il faut juste mesurer la place de l’anglais par rapport à l’apport d’autres langues. Il faut reconnaître, par ailleurs, que l’influence culturelle des États-Unis a conquis les esprits et le marché.
Mais aujourd’hui des termes anglais remplacent leur équivalent en français. N’est-ce pas pour vous un problème ?
Si. Et c’est redire qu’il n’y a pas une langue figée, mais qu’il faut quand même bien la connaître et lui reconnaître sa richesse, tout en continuant à l’inventer sans en remplacer le vocabulaire.
Mais il y a un risque de tout mélanger sans valeur ajoutée et de perdre le français. Au Liban, nous connaissons cette réalité…
Effectivement. Moi, je ne me positionne pas contre, mais j’explique qu’on peut faire mieux ou autrement avec une langue aussi riche.
Pourquoi, pour vous, la création de la Cité internationale était-elle nécessaire ?
Sans une langue commune, on ne fait pas société, on ne peut pas construire une pensée collective. Le besoin d’un lieu international où l’on peut parler d’une langue, puis des langues, me semble essentiel. Même si les intellectuels sont souvent méprisés, les sciences humaines pas mal ignorées, les artistes cantonnés au divertissement, il faut insister – et cette Cité est là pour insister. On a tous ce droit au commun, qui est la langue, dans un environnement multilingue. La culture du clash doit disparaître. Il faut, en fait, se réconcilier avec nos langues pour se réconcilier avec nous-mêmes.
Le français, qui était la langue diplomatique par excellence, a cédé sa place…
Je pense que l’anglais est devenu une langue hégémonique, qui ne pense et ne s’exprime que dans sa logique propre, notamment celle des États-Unis plus que du Commonwealth. En revanche, je crois très fort à un enjeu passionnant : la force du français – plus de 320 millions de locuteurs, 5ᵉ langue parlée – dans le monde. Si elle pèche par arrogance, comme la France l’a souvent fait, on perdra tout.

Mais c’est une langue dont la culture a quand même rayonné davantage…
Oui, c’est pour cela que je dis qu’il faut mettre l’arrogance de côté…
En même temps, c’est un peu comme cela qu’une catégorie de jeunes au Liban la perçoit…
Je pense que, dans beaucoup de pays, on nous fait payer une ancienne arrogance. Le français est, en fait, devenu une langue internationale à la décolonisation. Mais l’aspect positif des choses, c’est qu’aujourd’hui, on décide de parler le français, celui qu’on va faire évoluer au fil des décennies, et ça, c’est beaucoup plus puissant.
Une grosse part de responsabilité de la dégradation de la langue est imputable aux réseaux sociaux. Est-ce que vous vous battez contre cela ?
Non, parce qu’on en a besoin comme tout le monde. Et oui, parce que si on reste les bras croisés, on perd tout. Ce ne sont même plus des images que l’on regarde, mais un flash d’images. Les gens perdent non seulement la langue, l’écriture et la lecture, mais en plus la lecture de l’image. Nous essayons, du coup, d’occuper un autre terrain.
Mais vous êtes d’accord pour dire que le langage numérique détériore la langue ?
Oui. Contre cela, il faut investir dans le monde numérique, surtout ne pas se laisser dévorer. Ce n’est pas simple, je l’avoue. Nous avons à la Cité un laboratoire qui réfléchit à « nourrir la bête » de l’intelligence artificielle, pour que d’autres langues, notamment européennes, ne disparaissent pas de la logique linguistique.
On parle beaucoup de la francophonie comme d’un système de valeurs, en laissant la langue un peu derrière. Êtes-vous d’accord avec ce principe ?
Non ! La francophonie ne peut exister si elle n’est que valeurs et plus une langue. Le rôle de la Cité est finalement d’affirmer la force du français, passerelle entre toutes les langues minoritaires. Cette diversité linguistique, grâce à la langue française, va constituer une majorité linguistique globale, ce qui signifie qu’elle se met de toutes ses forces au service de langues plus faibles, qui constituent cette majorité de la diversité face à une hégémonie anglo-américaine. Là, ça devient passionnant.
Quelle stratégie avez-vous élaborée pour redonner au français une attractivité qu’il aurait perdue ?
J’essaie de faire en sorte que la langue soit désirable. Je parle assez peu d’économie et d’emploi ; en revanche, je constate que les artistes, peu importe d’où ils viennent, ont envie d’utiliser cette langue, d’en faire quelque chose. Ils sont eux-mêmes les ambassadeurs du désir qu’on peut avoir pour une langue. La recette est un peu fragile, je l’admets, mais à défaut d’être indispensable, la langue devient désirable – et ce à travers tous les registres possibles, de l’humour au rap. Certes, la langue est tordue, mais c’est en français.
L’argot dans les textes ne vous dérange pas ?
Pas du tout, au contraire, c’est constitutif. Si vous ouvrez cette porte, ce sont souvent ces mêmes artistes qui vont vers le français classique par absence d’obligation. On le voit souvent quand ils sont en résidence chez nous. En fait, la réconciliation se fait sans se voir.
Les langues régionales ont-elles également leur place à la Cité ?
Oui, c’est un sujet complexe, car il touche aux toutes petites minorités, mais c’est un vecteur de transmission très humain. Ce qui me ramène à cette idée que les langues permettent de faire société ou famille, le cas échéant.
Le Liban a pendant longtemps été le bastion de la francophonie. Quelle place occupe-t-il dans votre réseau ?
D’abord, même si cela peut paraître bizarre, le Liban reste un fantasme pour nous, un mythe, parce qu’il y a eu un goût pour la langue française. Je crois profondément que c’est un port vers les mondes arabes, la langue arabe – deuxième langue la plus parlée en France. C’est un effet miroir qui permet, en douceur, des réparations dont nous avons besoin.
Est-ce que l’avenir du français se joue davantage en Afrique ou au Moyen-Orient ? Et s’il y a un déplacement, portera-t-il d’autres valeurs que la liberté, par exemple ?
Oui. J’ai par ailleurs l’impression qu’au Moyen-Orient, il y a une demande de français. Et puis, il faudra regarder du côté de l’Asie, alors qu’en Afrique, c’est compliqué. Séparer la langue de la géopolitique est toujours ardu : c’est en somme l’écueil d’une stratégie francophone géopolitique.
Quelle vision avez-vous pour l’avenir de la Cité ?
J’aimerais bien qu’elle fasse des petits un peu partout dans le monde, en dehors de nous.

