Je me regarderai dans les yeux de Rim Battal, Bayard, 2025, 208 p.
On connaît de Rim Battal les poèmes et les performances qui se jouent des limites de la convention. Je me regarderai dans les yeux annonce dès le titre que se manifeste dans ce texte une projection quasi libératoire, propice à toutes les jouvences et à l’exigence de vérité.
Au départ, il y a une famille, en apparence régulière et raisonnable, au Maroc, mais qui pourtant s’avère particulièrement dysfonctionnelle. Dans le couple parental, le père est capable de prendre et de faire prendre des arrangements avec les normes éducatives, par la grâce qui appartient au langage de travestir le récit de la réalité et de considérer celle-ci comme plurielle. Il laisse le gouvernement domestique à son épouse. Il y a les enfants, un garçon et deux filles, qui cherchent à se dégager de cette emprise du conformisme éducatif. L’aînée des filles a réussi ses études et à dix-sept ans, est inscrite dans le supérieur. C’est la narratrice, qui se joue des souvenirs des lectrices et des lecteurs, qui, on le souhaite, ont connu l’adolescence, et ses aspirations indistinctes. Les anecdotes qu’elle raconte, les plaisirs de jeunesse, les échappées, sont figurés comme des désirs à peu près conscients, tant la barre de l’interdit la retient sur le seuil du passage à l’acte. On songe à ce qu’écrivait un écrivain ancien, désormais oublié, Péladan, et qui employait en 1884 un mot déjà rare : « Le phosphore de l’aphrodisie illuminait sa pensée, et brûlait ses reins. » Comme pour tous les adolescents, le lecteur s’en souvient. Et comme acte avéré de la révolte, il y a pour les deux sœurs, le fait de fumer une cigarette en cachette. La découverte déclenche le drame initial, un « #clopegate » ubuesque, par l’exigence de réparation, en apparence insensé.
La première partie du roman est un retour en arrière sur ce qui a conduit à la déclaration de virginité imposée par la mère et par toute la famille étendue. Le roman s’ouvre sur une scène particulièrement perturbante, un examen assuré par une gynécologue dénuée de compassion, complice de cette exigence. L’acte est vécu comme un viol, accompli sur une jeune fille décrite comme ignorante parce que naïve, mais révoltée, et pas si ingénue qu’elle l’affirme : « La terreur du viol est la plus grosse épée de Damoclès qui pend au-dessus de la tête de toutes les femmes », rappelle-t-elle. On est loin d’un ridicule #clopegate, en réalité.
Le récit bascule : la mère, qualifiée de « cogneuse de tapis de prières », s’en prend à sa fille dans un déferlement de rage, et les coups sont accompagnés d’invectives, mettant en cause l’honnêteté et les mœurs de la jeune fille. Réfugiée chez sa tante, la narratrice ne pourra rentrer que munie du certificat mentionné, « cette violence collective admise comme une célébration de la pureté ».
Peu à peu, c’est une autre histoire qui se révèle : « J’ai toujours eu l’air plus jeune que mon âge jusqu’au jour où j’ai fait l’amour pour la première fois », déclaration bouleversante. Le texte prend ainsi l’allure d’un récit de formation, contre l’emprise du religieux sur la société, dans une ironie qui frôle souvent le burlesque, mais aussi par les contrepoints dramatiques, en particulier quand il est question de l’étrange présence du garçon qui habite chez un Européen, en face de sa fenêtre, et dont on pressent le pire, ou de la misère dans la régulation des naissances, et du sort révoltant infligé aux bébés et aux mères. La narratrice met à mal les contradictions, les faussetés et l’hypocrisie comme institution, qui paralysent la société marocaine, qu’elle parvient à dépasser par sa vitalité, presque libérée de la paralysie qu’entraîne le regard de sa mère qu’elle a intériorisé. La deuxième partie du roman fait retour sur l’histoire racontée, transformant les signes perçus jusque-là en autant de réflexions politiques. L’épilogue est particulièrement jubilatoire, de célébration du désir et de confiance en soi. Et en l’autre.
Mais surtout, c’est le personnage de la mère qui prend aussi une dimension touchante. Sa violence déraisonnable est désormais perçue comme la manifestation d’un trouble profond, quasi pathologique, sans doute la conséquence de l’empilement des contraintes que le patriarcat fait subir, quotidiennement et autour de cette contrainte à la virginité, transformée en œuvre d’art par la narratrice devenue plasticienne, une œuvre célébrée par le roi lui-même. La narratrice comprend et analyse les mécaniques folles, les dépose, et affirme : « C’est grâce au dévouement et à la protection de ma mère que j’ai pu me construire, me prémunir de tellement de dangers. » Le visage de la Méduse a enfin perdu son pouvoir morbide.
Rim Battal au festival
Atelier d’écriture avec Rim Battal, jeudi 23 octobre à 17h, Institut français de Deir el-Qamar.
La soirée Walaw !, concert-dessiné, vendredi 24 octobre à 21h, Métro al-Madina.
Lecture musicale avec Rim Battal, samedi 25 octobre à 12h30, ESA (Grande Scène).