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De la Lorraine à Beyrouth : la voix singulière de Nicolas Mathieu


De la Lorraine à Beyrouth : la voix singulière de Nicolas Mathieu

Révélé à ses lecteurs en 2014, avec Aux animaux la guerre (Actes Sud), Nicolas Mathieu reçoit le prix Goncourt en 2018 pour Leurs enfants après eux, un roman d’apprentissage qui traverse une adolescence désenchantée dans les années 90. En 2022, Connemara s’intéresse à ce que deviennent les rêves aux abords de la quarantaine. « C’était ça, la quarantaine : découvrir qu’on n’aurait pas le temps de devenir qui que ce soit d’autre. » À travers les trajectoires d’Hélène et de Christophe, qui se retrouvent dans leur Lorraine natale, le romancier peint avec finesse le prix à payer de l’ascension sociale et des sirènes de la réussite, mais aussi les ornières du déclassement. Au-delà de ce qui les sépare – leur histoire sociale, leurs ambitions, leur rapport au monde –, c’est une forme de lassitude et de nostalgie qui semble rassembler les deux personnages. « On ne veut plus tout foutre en l’air. On voudrait seulement recommencer autrement. » Dans un style à la fois sobre et profondément habité, Nicolas Mathieu dépeint une génération prise en tenaille entre les rêves de réussite, la rémanence de l’enfance et les fantômes du déclassement. Connemara, récemment adapté au cinéma par Alex Lutz, est actuellement à l’affiche, transposant un récit poignant autour des occasions perdues ou décevantes, avec, en contrepoint, la justesse et l’intensité du moment, qui parfois sonne juste, malgré le fait de « vieillir à 40 ans dans un monde qui s’en fout ».

En novembre, Mathieu sort un recueil de poèmes en prose, Le Ciel ouvert, illustré par Alice Zalko. À quelques semaines de son arrivée au Liban, à l’occasion de Beyrouth Livres, il partage avec profondeur et simplicité son expérience de l’écriture, entre poésie et narration, où l’émotion semble primer sur l’argument.

Êtes-vous déjà allé au Liban ?

C’est ma première visite au Liban. C’est un des deux ou trois pays où je rêvais de me rendre, comme l’Écosse, l’Algérie, etc. J’ai lu, voici quelques années, le livre d’Emmanuel Villin, Sporting Club, qui avait nourri chez moi pas mal de fantasmes. La réalité ne pourra que les contredire, mais il y a dans votre pays tel que je l’imagine un mélange assez rare où se trouvent ensemble un certain degré de raffinement, un parfum analogue à ce qu’on imagine de Tanger par exemple, et puis une longue expérience de la guerre, de la violence. Rien que le nom de votre journal, L’Orient-Le Jour, c’est déjà le titre d’un roman. Je me rends compte que je reproduis des clichés. Mais c’est un peu le propre du voyageur qui débarque quelque part, je suppose.

À quels événements littéraires allez-vous participer lors de Beyrouth Livres ?

Je dois dire qu’on a beaucoup de choses prévues. Ce ne sera manifestement pas un séjour dédié à la flânerie. Déjà, une rencontre avec des élèves du Collège des Pères Antonins à Baabda, et une rencontre également à l’USJ. Des signatures, des tables rondes, sont également prévues, et notamment autour du formidable projet Bibliothèques Sans Frontières, qu’accompagne Augustin Trapenard. J’ai déjà participé à un de leurs événements et j’ai découvert à cette occasion des initiatives vraiment étonnantes, qui visent toutes à apporter des livres, des possibilités de s’éduquer, à des gens qui, sans cela, n’y auraient aucun accès.

J’espère bien que j’aurai aussi l’occasion de ne rien faire, de déambuler, de jouir des rues, comme ça, sans rien chercher de spécial. Une des grandes joies de l’existence, ça reste quand même de croiser des visages, de regarder les gens, les détails, de s’asseoir à la terrasse d’un café pour divaguer.

Alors que Connemara est adapté au cinéma, que ressentez-vous en voyant vos personnages incarnés à l’écran ?

C’est un sentiment trouble. Parce que quelque part on renonce à ce qu’on a créé, l’image qu’on avait en tête s’éloigne, et les corps des comédiens, en partie, s’y substituent. Une adaptation, c’est toujours de toute façon un moment de dépossession, et si on craint cette dépossession, mieux vaut ne pas y aller, et ne pas céder les droits de son roman. D’un autre côté, les corps réels de comédiens, des comédiennes, le fait qu’ils prêtent leur voix, leurs regards, leur souffle à des existences fictives, confèrent à ces dernières une vie nouvelle, une densité qui est tout de même assez bouleversante. Quand j’ai croisé pour la première fois Paul Kircher qui incarne Anthony dans Leurs enfants après eux, c’était un sentiment très curieux, l’impression de voir un fantôme, une créature née de mes songes, et puis de se contempler soi-même, parce que chaque personnage, dans mon cas, est nourri de mon histoire. Croiser l’adolescent qu’on a été, c’est à la fois effroyable et poignant.

Comment procéder à la réécriture d’un roman sous forme de scénario ? Est-ce plutôt l’expérience d’une simplification ou d’une réécriture ?

Je n’ai pas participé à l’écriture de Leurs enfants après eux ni de Connemara. Mais ce que je peux en dire, c’est qu’un scénario c’est à la fois un deuil et une création. Le deuil de l’œuvre de départ qui ne peut pas, et ne doit pas, être reproduite à l’identique. Parce qu’elle est trop longue, qu’elle pense en termes littéraires, selon des moyens propres à la littérature, et notamment une puissance d’affecter le lecteur qui passe par le style. Et une création parce que ce qu’on cherche, c’est du neuf, une nouvelle œuvre, fidèle en esprit, mais autre dans sa forme, ses moyens, ses trouvailles. Le scénario n’est pas une œuvre en soi, c’est un peu le cahier des charges, le plan de bataille, les fondations de ce qui va suivre : casting, tournage, montage, etc. C’est le texte qui supporte l’imagination des comédiennes, des comédiens, des techniciens, des producteurs, des diffuseurs. Il peut parfois être écrit contre le livre qu’il adapte, de même que le tournage peut se faire contre le scénario, le montage à l’encontre du tournage. Tout ce travail de conception au cinéma est tramé de rapports de force, de contradictions, de tensions qui ne sont pas les mêmes que celles que nous connaissons en littérature. Un bon scénario, c’est le point de départ qui doit à mon sens trahir loyalement.

Vous publiez en novembre un recueil de poésie. Quelle est la place de la poésie dans votre vie ?

J’en lis. Pas assez, mais j’en lis. C’est un peu le substrat, le condensé maximal, la poésie, ce qui se fait de plus dense en littérature, jusqu’au trou noir, quand la matière se concentre si fort en un point que l’effondrement menace. Je reste marqué par les grandes découvertes de l’adolescence. Baudelaire et Rimbaud surtout. Ma compagne lit beaucoup de poésie. Elle m’a fait découvrir Akhmatova par exemple. En ce moment, je suis dans Pavese. « La mort aura tes yeux ». S’il ne se passe pas quelque chose dans ces cinq mots, je ne sais pas où un événement a lieu en littérature.

La poésie, c’est aussi un certain type de disposition, de rapport au monde, qu’il faut cultiver, qui nous venge et nous justifie. Loin de la bêtise radicale du pur présent, de la communication, des réseaux. Même si on peut faire de la poésie, en contrebande, sur les réseaux sociaux. Je vais vous donner deux exemples, des vers qui sont pour moi comme un chewing-gum que je rumine souvent, et qui ne perd jamais de son goût.

« Elle est retrouvée. Quoi ?

L’éternité

C’est la mer allée avec le soleil. » (Rimbaud)

« Tu vins au cœur du désarroi

Pour chasser les mauvaises fièvres

Et j’ai flambé comme un genièvre

À la Noël entre tes doigts

Je suis né vraiment de ta lèvre

Ma vie est à partir de toi. » (Aragon)

On peut se dire que sans des choses comme ça, la vie vaut moins le coup.

Dans votre écriture, quels sont les va-et-vient entre poésie et trame narrative ?

Pour mon compte, j’attache beaucoup d’importance à la dramaturgie. Je veux dire par là que je poursuis à mon niveau les efforts de mimesis, d’illusionnisme qu’on trouve chez les réalistes. En un mot, je suis plus proche de Balzac que de Robbe-Grillet. Je continue à croire aux histoires, à les fabriquer de sorte qu’on y adhère, qu’on s’intéresse et qu’on s’identifie aux personnages, qu’on veuille savoir ce qui va se passer. Pour résumer, qu’on ne s’ennuie pas. Mais tout cela au fond, est le rail nécessaire à une autre recherche, poétique quant à elle, et que j’appellerais pour aller vite « style ». C’est-à-dire trouver les bons mots, la syntaxe, les agencements nécessaires et nouveaux qui produisent une musique, restituent des sensations, suscitent de la jouissance, rendent le toucher de la peau, ou le goût sur la langue. Tout cela ressort d’une poétique. Et pour le dire vite, ce qui m’importe le plus c’est davantage de trouver une bonne épithète que de goupiller un nœud dramatique.

Nicolas Mathieu au festival :

La soirée Walaw !, concert-dessiné, vendredi 24 octobre à 21h, Métro al-Madina.

Faire surgir l’écriture, discussion entre Kaouther Adimi et Nicolas Mathieu, samedi 25 octobre à 15h, ESA (Amphithéâtre Fattal).

Conférence et lecture avec Bibliothèques Sans Frontières, dimanche 26 octobre à 11h, ESA (Grande Scène).

Révélé à ses lecteurs en 2014, avec Aux animaux la guerre (Actes Sud), Nicolas Mathieu reçoit le prix Goncourt en 2018 pour Leurs enfants après eux, un roman d’apprentissage qui traverse une adolescence désenchantée dans les années 90. En 2022, Connemara s’intéresse à ce que deviennent les rêves aux abords de la quarantaine. « C’était ça, la quarantaine : découvrir qu’on n’aurait pas le temps de devenir qui que ce soit d’autre. » À travers les trajectoires d’Hélène et de Christophe, qui se retrouvent dans leur Lorraine natale, le romancier peint avec finesse le prix à payer de l’ascension sociale et des sirènes de la réussite, mais aussi les ornières du déclassement. Au-delà de ce qui les sépare – leur histoire sociale, leurs ambitions, leur rapport au monde –, c’est une...
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