Lorsqu’une perspective de mariage se présente dans une famille libanaise, le noyau familial se montre fortement engagé, voire présent à l’excès. Les proches sont prêts à voyager, à poser des jours de congé, à s’investir pleinement lorsque leur être cher décide de franchir cette étape d’union. Dès les fiançailles, ces étapes de vie suscitent des vagues d’attention et de grandes célébrations. Dans nos sociétés, aucun autre événement n’est célébré avec autant d’apparat, d’émotion collective et de mise en scène. On fête l’amour, on idéalise les couples, on rêve à travers eux, on entretient des traditions.
Des fois, l’envers de la médaille révèle ce que le mariage et les relations peuvent parfois cacher. Une lucidité s’impose, et l’idéal vacille. Le constat est clair, l’engagement est ardu, les divorces, même religieux, se multiplient, et les chiffres des violences conjugales restent désespérément stables depuis des années. Faut-il y voir une forme de désenchantement ? Et surtout, pourquoi restons-nous silencieux(ses) et pudiques, voire indifférent(es), lorsque des problèmes surgissent dans un couple, sous prétexte de préserver son intimité ?
L’opposition est nette. Nos sociétés se ruent pour célébrer, mais se taisent lorsqu’il faut protéger.
Pourtant, le silence est l’outil premier de la perpétuité des violences. Il devient ainsi la source de malaises intrafamiliaux, de honte, un outil puissant, qui a pour conséquence sa cause : les violences sont des cycles répétitifs, au niveau interpersonnel comme au niveau systémique, et se manifestent ainsi par des actions marquées par la manipulation, la duplicité, la cruauté et, surtout, le contrôle.
Il est temps de remettre en lumière l’urgence de repenser nos hontes sociales liées aux violences conjugales et domestiques.
Les statistiques de cas de violences conjugales au Liban sont alarmantes et incomplètes, car nous savons pertinemment que ce sont les cas qui ont été écoutés et enregistrés, et par défaut ne sont que la partie émergée de l’iceberg. En réalité, plusieurs études, comme celle de l’UNFPA (Fonds des Nations unies pour la population), indiquent qu’environ 35 % des femmes et filles âgées de 15 à 49 ans ont subi des violences physiques et/ou sexuelles de la part d’un partenaire intime (ou ancien partenaire) en 2018. Cette statistique dramatique ne prend pas en compte les abus émotionnels et psychologiques, verbaux ou financiers, les histoires rendues invisibles et les victimes ou survivantes qui se sont tues ou ont dû se taire.
La récente période de Covid, traumatisante et bouleversante pour nos modes de fonctionnement sociaux dus à l’isolement, a fortement mis en lumière l’intensification des violences domestiques dans les foyers. Le centre de soutien de l’association KAFA, par exemple, une des rares organisations spécialisées en violences conjugales, confirme que « les violences domestiques se sont intensifiées durant les quatre mois du confinement », en juin 2020. Les associations qui œuvrent depuis plusieurs décennies à la lutte contre les violences faites aux femmes et à la sensibilisation sur ce sujet alertent depuis des années que les violences ne sont pas des cas isolés. Ces associations sont un des seuls moyens pour éradiquer ces violences, comme l’exprime la thèse de Roula Nasr publiée en 2009 : « La société libanaise est basée sur le travail social en l’absence de l’État et sur les différentes associations de bienfaisance, entre autres des associations qui s’occupent de la femme. » La protection légale et sociale est donc limitée face au fléau des violences physiques, verbales, financières, émotionnelles ou psychologiques au sein d’un couple.
Il y a jusqu’aujourd’hui des idées reçues et des dénis sur les sujets de violences dans les couples : nous les percevons toujours comme des cas isolés. La réalité est que les violences sont des problèmes systémiques, ancrés dans nos sociétés profondément patriarcales. En effet, la compréhension de la nature de l’abus et la maltraitance, qui est en réalité cyclique, semée de manipulations et actions de domination, est pratiquement inexistante dans nos discours collectifs et dans notre système de justice. Le terme « cyclique » souligne que les violences se répètent selon un certain schéma : montée de tension, violence, puis accalmie temporaire. Ce cycle, marqué par la manipulation et la domination, emprisonne les personnes subissant ces violences, rendant leur sortie d’autant plus difficile. À chaque pause, l’espoir d’un changement renaît, fragile mais réel. C’est la honte et le silence qui pèsent le plus lourd : en plus d’isoler les survivantes, ils les enferment dans un mutisme douloureux. Ces deux forces invisibles empêchent non seulement les victimes de se libérer, mais aussi la société de considérer l’ampleur du problème, reconnaître ces violences et agir efficacement pour les combattre.
Le caractère systémique des violences est prouvé et reconnu, même si certaines lois ont été instaurées, elles ne sont pas appliquées ; les milieux associatifs le condamnent depuis des décennies. « L’État doit également mettre en œuvre la loi 293, qui prévoit la création d’un fonds de soutien aux victimes, et les députés doivent approuver les amendements soumis à la loi sur les violences domestiques… » d’après KAFA. Quelques intervenants à l’association relèvent que souvent les juges qui prennent en charge des cas de violences domestiques ne comprennent pas l’ampleur et la gravité des situations de certaines femmes qui subissent des précarités importantes, et même sont mises en danger. Il n’y a pas une conscience de la perpétuité de ces violences et sur leur manière d’opérer. « Il est du devoir des législateurs et des institutions de l’État d’assurer la protection des femmes », d’après KAFA. Nos structures sociales et culturelles sont reflétées dans les violences domestiques et nos normes patriarcales. Le rappel puissant et la responsabilité citoyenne demandent de la vigilance : les violences ne sont pas des cas isolés. Nous sommes de plus en plus nombreux(ses) à reconnaître l’ampleur et l’urgence des violences dans les couples, jeunes, mariés, ou plus âgés, toutes classes sociales confondues, hétérosexuelles comme homosexuelles.
Se taire, c’est participer involontairement au cycle des violences qui emprisonnent les victimes et alimentent leur honte ainsi que leur profonde solitude. Le silence n’a jamais protégé celles et ceux qui subissent ces violences ; il protège en réalité un système patriarcal qui perpétue les abus au sein des foyers. Libérer la parole, c’est ouvrir la voie à des discours constructifs et à des dialogues essentiels, visant à la protection et à la guérison. Cela passe par une meilleure compréhension des mécanismes de ces violences, l’expression d’empathie, et surtout, la reconnaissance et la croyance accordées à celles et ceux qui témoignent de leurs expériences traumatisantes.
Christina Massoud ACHKAR
Professionnelle engagée contre les violences conjugales
Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef